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Les mots se retrouvent

4 juillet 2007

Un été qui ne vient pas, des mots frileux à peine réveillés de leur long hiver au fond d’une grotte. Car les mots hibernent aussi. Comme vous et moi. Et les ours. Et qu’il est mignon ce petit adverbe, cet adjectif qui s’étire pour retrouver sa souplesse. Ils font cela en silence, en général, sauf lorsque quelques mots un peu gros tonnent et tempêtent leurs voyelles trompettes et leurs consonnes sifflées.
Chacun retrouve un ton, des accords. Les verbes dérouillent leurs conjugaisons d’un air un peu prétentieux, regardant de haut ces mots invariables qui ne peuvent s’enrichir d’aucun pluriel, d’aucune forme un peu rare ou alambiquée. Les adjectifs se rapprochent des noms, par petits groupes, afin d’envisager des alliances plaisantes. Il faut voir les mots rares se battre entre eux, contester l’un sur l’autre une consonne double, un circonflexe que l’histoire leur aurait ôtés. Quelques interjections se rient de tout, bondissantes au dessus des autres libérées de l’engourdissement de l’hiver et si légères en lettres que chaque coup de vent les fait décoller.
Les assemblages se font, se refont, s’inventent. Des groupes bien compacts argumentent leurs positions. Il n’y a aucun juge, nul gardien de ce troupeau complexe. Rien qu’un désordre grandissant peuplé d’argumentaires parfois spécieux. Les mots aiment s’en dire. Ils s’utilisent eux-mêmes pour envahir, séduire ou repousser les autres mots. Quelques phrases de choc se heurtent à des tonalités brèves, à de courtes sentences balancées qui les clouent au sol. Les slogans forment un troupeau redoutable mais éphémère. Leur force dure le temps d’une éclaircie ou d’une averse, selon les cas.
Il y a dans un coin, près d’un lac, un talus couvert d’herbes courtes et douces. Dos au monde qui s’estropie à coup de règles de grammaire et de syntaxe, de Furetière et de Littré, de Robert, de Larousse…
Il y a un recoin. Celui des mots doux. Dans un calme apparent des mots s’essayent à des combinaisons les plus tendres et câlines. Il faut mettre de la couleur et frotter des mots avec succès pour que les bouches qui les prononcent aient aussi envie de se frotter. L’exercice est asses délicat et parfois sombre dans la niaiserie. Le ton ne monte pas trop même si certains mots sacrés de l’amour et de la douceur ne supportent pas certaines proximités. La crudité des métaphores est parfois très violente, au gré des passions.
Il faut parfois polir, abraser, souvent laisser le son des mots flotter, un peu comme un parfum que l’on essaye. Alors la saveur et le son se développent, enflent et envahissent ce petit coteau. Le lac en frémit presque si l’assemblage se fait si tendre qu’au milieu des épaules il y a du frisson.
Près de la grande route qui grimpe vers la ville, il y a de la poussière. C’est e clan des insultes, des échanges de coups. Les mots s’y entendent à peine. Ce qui compte est le rythme des répliques, le balancé des phrases, la rhétorique des répliques entre sexe et menaces, avec parfois des formules à l’improviste qui explosent comme un bouquet de feu d’artifice. La lutte est dure mais souvent drôle, pour ceux qui y assistent. Les conjonctions de coordination, sont souvent délaissées, assistent amusées à ces joutes. J’y ai même croisé l’autre jour un imparfait du subjonctif intéressé « par cette faune » m’a-t-il précisé. Ces imparfaits se prennent souvent pour une noblesse du langage que leur dénomination contredirait si la rareté de leur usage n’en avait fait des fossiles, regrettés par les jongleurs de phrases.

En continuant la promenade il ne faut pas rater les impératifs s’exerçant à décocher des ordres en pleine cible, les participes présents nonchalants ayant un petit air britannique dans le ton, les futurs dressés vers le ciel et l’horizon, promettant monts et merveilles, y compris dans des pays plats et sans malices autres qu’ordinaires. Les conditionnels tournent en bourrique et envisagent sans cesse ce que les verbes au présent ne supportent pas.

Quelques articles isolés cherchent des noms pour exister. C’est pitoyable de les voir errer et quémander une accroche en se trompant parfois de genre.
Le printemps est bien en place, tout le monde est éveillé. Les dictionnaires sont stationnés sur un grand parking le long de la route. La foule noire et blanche des mots et de leurs lettres se presse pour rejoindre son emplacement, sa définition, son article. Il n’y a pas de berger dans cette transhumance bizarre, ni de chien virevoltant. Et les rumeurs ponctuelles se sont tues.
Je reste près du lac avec les mots doux du talus. Nous avons sympathisé et convenu qu’il fallait du temps supplémentaire pour accorder nos voix, nos images et nos phrases. Rares sont ceux qui se sont aperçus de notre absence.
Il n’y a que toi qui feras du scandale dans la librairie, lorsque tu verras que tous ces mots manquent dans les livres.
Mais ce sera juste pour le plaisir de râler.
Ces mots là, tu sais les débusquer, pour toi, à même ma peau, au bord de mes lèvres.

Ma terre est grise comme une orange…Les couleurs ? Je sais où elles se
cachent.

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