LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et mots0681571560
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Souffrances aperçues
(Essai pour un texte off de film) 
 Filmer comme on regarde un phare à la lunette en tremblant un peu, cherchant d’un pied aveugle l’équilibre à tâtons… 

La souffrance se lit dans les regards, comme on jette un œil au travers d’un billet en pleine lumière, vérifiant le tracé blanc en filigrane au sein du papier. Il y a sur la peau des crispations futiles, des lassitudes marquées en zones moins élastiques. Les mains ne tiennent pas les objets avec conviction, juste du bout des doigts, sans y mettre la paume. L’arrondi des épaules et des bras dans les gestes quotidiens ne se fait que par à coups, comme forcé, en mémoire de ce qu’il convient de paraître, avec des instants d’absence où tout est anguleux et désorganisé. Les mots eux-mêmes volent mal, d’un pas lourd et sans mélodie, sans l’élan habituel des phrases qui s’élèvent et qui chutent, prêtes à repartir dans la conversation. Les sourires sont en panne, parfois réinstallés avec un effort qui les fait grimacer.
Faire des images de la dépression est sans doute impossible, les figurants ou les acteurs n’ayant pas assez de vide en eux pour descendre en dedans, dans ces parties cachées et grises qui serrent le ventre en silence. Cette fascination des écrivains, des artistes pour la tristesse et la solitude n’est qu’une analogie, une métaphore inquiète qui les nourrit. Car ces tréfonds intenses, balayés de grands vents, séduisent et puis inspirent, permettent de reluire un dessin, une toile, un cadrage, un texte se remplit, un jeu d’acteur s’anime de ces risques frôlés de ces envies de jeu, de jouer à la mort comme on longe un grand trou.
La description ou l’évocation de ces souffrances m’intéresse uniquement si je les lie à des gens que j’aime qui animent mes pensées ou mes rêves. Ce ne peut être un objet abstrait, un objet d’étude ou de recherche. La peinture mélangée, le burin sur la pierre, je les agence avec sans cesse des images et des noms, des souvenirs ou des projets, des retrouvailles ou des échecs. Qu’importe, ces bouts de tôles, ces matériaux, ces plaques de bois et ces odeurs de produits qui s’évaporent sont des petits ballons s’envolant vers des gens, vivants ou morts.
La souffrance et le cri ne font pas bon ménage. Il est rare d’avoir la possibilité de casser les oreilles de tout le monde lorsque le silence s’épaissit. Comme une peur de le rompre, de déchirer une quiétude de velours, de déranger ses propres oreilles en alignant des mots terribles, des mots désuets, de petites rancœurs contre la vie et la Terre. Frères humains, que vous êtes alors loin, au bout des océans et des terriers tortueux. Parfois le soleil pointe son nez, incongru et modeste. Oser s’en saisir et passer sa peau sous un rayon est parfois impossible. La souffrance grille tout en noir et blanc.
Savoir tout cela, ou même rien et regarder quelqu’un qui se durcit du dedans, se grisant du dehors avec un soin qui lui est étranger mais qui de jours en jours s’avère totalitaire. Les yeux ne cillent plus, les doigts ne touchent plus, les mots restent en l’air, dehors n’existe que si peu.
Lorsque tout craque, que l’affaissement est tel qu’autrui se manifeste, que l’ordre social se fissure, ou bien que le discours devient autonome et que le corps exulte et délire, il y a presque un paradoxe. Le vent s’est enfin levé et tout peut enfin se mettre en branle. Les mots peuvent se poser, les regards s’enfuir et roder, les gestes s’envoler. A début tout est charivari. La souffrance a détruit. Il faut repousser un peu. Les étages sont durs et incertains, les barreaux complexes et vicieux, surgissant au détour des jardins les plus tendres. Le corps et les mains ne s’entendent pas toujours bien, la bouche se tait et la peau s’émerveille, le ventre fait bande à part.
Des morceaux de passé reviennent sans une légende pour les fixer. Il faut du temps pour les ranger ce photos jaunies mais parfois encore bien toxiques. La main a du mal à les saisir et pour les classer, les yeux se font fuyants.
La vie prend tout son temps, inversement à celui que la souffrance a mis à s’installer et à rouiller en longueur nos rêves et nos souvenirs, nos liens et nos folies.
L’enveloppe est trompeuse. La fracture survient enfin lorsqu’il existe un surgissement visible sous ces amas d’étoffes. Les visages et comportements impassibles deviennent impossibles. Le vent se lève enfin. Il fait peur au début cet air violent qui agite tout et laisse désemparé. Le temps s’installe doucement et reviennent des goûts, des odeurs, des amertumes aussi et des bouffées aigres au fond de la gorge. Enfant, je n’aimais pas vomir et lorsque j’avais trop mangé et que mon estomac se révulsait, j’avais peur de cet instant terrible où le corps fonctionne seul, par saccades. Pantelant, je m’accrochais aux rebords d’une bassine, essayant de dominer ces spasmes. Puis, lentement, mon ventre se calmait. Parfois une nouvelle crise, moins forte m’agitait et je sentais enfin le calme revenir, avec un immense souci de ne rien faire qui puisse ramener ces contractions terribles et cette autonomie violente de mon corps qui me cassait en deux. Dans ces phases là j’étais sans projet, sans envie, sans attente autre que celle du sommeil. Je savais que quelques heures de sommeil allaient détendre ce corps révolté. La comparaison s’arrête là. Elle est un peu indécente, car l’indigestion et la dépression ne sont pas comparables. Je tente seulement de relier ces sensations : celles imaginées et celles souvenues.
Etre dans un lien avec quelqu’un qui souffre ou a souffert d’une phase aiguë de ce type suppose une empathie peut-être impossible. La nécessité de représentations s’impose et je m’organise ainsi ma mise en image. Dans de nombreux cas j’ai pu sentir que cela fonctionnait assez bien, qu’un rapprochement était possible, même s’il ne s’agissait en aucun cas de ressentis communs. La peau de l’autre reste loin de la mienne quoiqu’il arrive, même si cette peau touche la mienne, dort contre, l’enveloppe des rêves, celle de la pensée est à cent lieues, parfois immédiate et voisine, souvent aérienne et vaporeuse. Cette distance des peaux, de leurs différentes textures m’a toujours intéressé. Mais quant à la mettre en images, autrement que par des métaphores, c’est difficile.
Lorsqu’il fait mal au creux du ventre, des mains et de la bouche, lorsque la tête est lourde et les jambes sans forces pour te porter plus loin, quand le temps se mélange et que les murs s’agitent dans tous les sens, empêchant de penser et de sentir sans nausées, la souffrance est bien là et il faut la nommer. Les mots sont faits pour ça, pour couvrir les plaies béantes, protéger des pluies acides les bourgeons et les arbres neufs. Les mots ne se dessèchent pas, se contentant de résonner différemment suivant les saisons de la vie, suivant les teintes du ciel, les caresses de l’air ou d’un amour. Les mots sont inoxydables, ce sont les oreilles qui varient.
Les silences s’empilent parfois jusqu’en haut de fenêtres, masquant la vue et les regards, étreignant doucement la peau qui se défile, fermant tout, grattant toute les nuits sous les portes et les rêves. Leur vacarme remplit la tête et bourdonne les oreilles. Les yeux ne peuvent suivre et l’air même devient étranger. La torpeur qui s’installe attire et dessèche, ravine le coin des yeux et alourdit les bouches. Un écho malfaisant enrobe les quelques paroles qui parviennent jusqu’au cœur. Le centre des mondes est en mouvement permanent, nous sommes en retard, sans cesse à courir pour rattraper un mouvement de pendule qui s’accélère et qui rugit parfois. La poursuite est infernale, épuisante, lutte perdue d’avance semble-t-il mais que l’on mène pourtant, persuadé qu’il n’y a rien d’autre à faire, rien d’autre à dire. On se tait. Tout se tait.
Les craquelures se font parfois évidentes, les raisons pour les masquer aussi. Les mots sont bien malins, ordonnancés pour taire et pour masquer, sentinelles avides de détourner la vie. Mille raisons évidentes maintiennent tant bien que mal ce bateau brinqueballe qui tourne en rond dans le tourbillon d’un évier qui se vide sans cesse dans un chuintement de vieil hibou enroué. Tout semble impossible et surtout d’arrêter, de cesser le jeu d’ombre où nous sommes spectateur et marionnette. Au bout il n’y a rien.
Par chance, les mots sont aussi faillibles et le corps se démène. Tout craque violemment, ou atteint un seuil qui empêche de continuer sans faire voir les failles. Les mots des autres reviennent alors, parfois doux, parfois terribles, mais comme un miroir simple et froid. La cassure arrive, prévue et insolite, redoutée et attendue, vue et aperçue comme un inconnu redoutable et limpide de vide, d’abandon. Le calme enfin ? Souvent, quand l’épuisement relâche tout et que d’autres bras tiennent, que les cadres du mur basculent et s’estompent, que le sommeil enrubanné de chimies étranges emplit le dos de coton. Les mouvements désormais un peu extérieurs des mains et des bras enflent dans un ballet curieux dont nous regardons la chorégraphie du dedans et du dehors mélangés dans un malaise pastel.
Tu penses quoi, tu dis rien, tu bois quoi, tu touches comment, tu a la pulpe des doigts fraîche et loin des objets, si tu veux danser, si tu veux t’accrocher, tu as besoin de mes pieds et de mes bras, les tiens font relâche dans un petit port embrumé et calme.
Les jours s’étendent alors, entre vols d’oiseaux et mélancolies aux couleurs fauves. De petits riens remplissent le temps. On peut essayer, partir sur des bases…regarder, visiter, attendre que l’oiseau quitte la branche. C’est le même rossignol ou le merle vif qui revient de ses courses. L’herbe aurait un peu poussé hier, je ne sais plus. Les allées sont ratissées et le soleil joue avec les rayures en ombrant lentement les graviers. Des lignes se croisent sous les grands arbres sauf quand le vent les tord. Ce sont des ombres de fils électriques qui jouent avec les traces du faîte d’un frêne…Un piano essaye de continuer au delà des trois mesures et tourne en rond. La main est plus sûre que lundi, les autres suivront bientôt. Des gens marchent et se rapprochent lentement. J’arrive à les regarder sans penser à autre chose que de tenter de les reconnaître. Je n’ai plus envie de fuir vers des trous noirs et des horizons de papier gris. Plus haut dans le fond, sur la droite, une voiture brille au milieu des champs de colza, scarabée métallique sur poudre citron vert. Dessiner une peu, j’essayais avant, il y a longtemps, avec ce délice de temps suspendu, l’odeur des crayons, des pinceaux et des solvants, le fumet délicat des pastels sur mes doigts, le mélange et la poudre noire tenace du fusain sur les mains. Rien ne pouvait arriver, j’étais au sommet du monde et l’horizon était bas, à mes pieds. Mais j’étais seul, cri contre cri, peau contre nuages, mains raides qui ne se refermaient sur rien de dur, de chaud de consistant. Un vieux journal traîne encore depuis hier. Il est bistre, coloré par la pluie et le soleil, durci par des semaines sur ce banc. Les photos sont cuites l’encre tourne au violet, les entourages au bistre. C’est presque beau et je passe de longues minutes à étudier cette nature morte qui s’effrite presque entre mes doigts. J’étais au bord de la mer ce jour là, à ressasser des idées rondes comme des boules d’un billard américain aux trous bouchés. Des pélicans déguisés en mouettes bravaient le vent et se moquaient de moi, blotti contre une touffe d’oyats entre les dunes, à boire des goulées irritantes de vent sableux.
Les semaines ont coulé, mes yeux sont plus mobiles, j’ai de petits rires qui me surprennent parfois et un regard douillet pour mon reflet dans la glace. La blonde du 402 me croise souvent après le déjeuner, et lorsqu’elle oublie, je la cherche de plus en plus. J’ai vu hier un de ses seins lorsqu’elle s’est penchée pour retirer un caillou de sa chaussure. J’en aurai bien remis des cailloux. Elle ne s’est d’ailleurs pas pressée. Nous avons souri un peu à nos bouches et j’ai eu un peu de mal à m’endormir, même après les médicaments. C’est la première fois depuis si longtemps.

Une réponse à Souffrances aperçues

  1. JC de Quevilly says:

    et verra-t-on ce film tourné un jour ? Ce serait intéressant

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