LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

Le Chien beige

 

Histoire de commande faite au Fabricauteur, à partir de mots fournis :
« vies doux langue jardin bonheur corps libre santé extensible un match mesure l’esprit mots boîte solutions choix caméra coulisses passe départ »
En cette période électorale il est capital de ne pas laisser de côté les mots qui bercent, ceux qui fâchent, ceux qui reluisent et polissent les vanités, les petites manies et les crédulités.
Le bonheur ! Etre libre dans son corps et dans sa vie…
La santé comme un jardin doux où l’esprit extensible sort de sa boite et prend le départ.
La langue qui passe en coulisse et fait le choix des caméras, entre mesure et solutions, dans un match de mots.
« Mais non, ce n’est pas ça une histoire sur commande. Il n’y a là rien d’autre qu’un empilage grossier digne d’un placard d’archives ! C’est de la tromperie. Votre travail est inacceptable en l’état ! »
Le contrôleur des histoires, formé à Pougne Hérisson et diplômé d’ombilicologie pratique (science du Nombril du Monde d’où naissent toutes les histoires…, un cousin éloigné de Courbet, le peintre scandaleux de « l’origine du monde ») s’agitait devant moi et prenait à témoin la foule de la validité de sa carte tricolore et de ma nullité.
J’avais pourtant rempli le contrat et utilisé les mots disposés, pour que je n’en oublie aucun, sur une feuille de papier décorée de collages d’images et de zones crayonnées en couleur.
Il est vrai que la fin de journée me laissait épuisé et que je n’avais pas forcé mon talent dans ce cas là. Mais je n’avouais rien, me contentant d’attendre que l’expert se soit calmé pour préciser à mon client que je lui écrirais plus tard une histoire digne de ce nom, gratuitement.
Le client par ailleurs n’était pas en colère. Il constatait les évènements, sans impatience, sidéré du numéro de mon censeur, l’expert en histoires sur mesure.
Mais en fait j’étais nul au delà de zéro. Une impression de vide complet, sans bords ni texture, la quintessence du vide. J’étais béant, comme un gouffre en pleine montagne. Sans fond.
Assis à ma table de fer, je n’envisageais pas de bouger, de me lever pour aller me cacher ou me jeter dans le ruisseau proche pour essayer de m’emplir de l’eau rare qu’il laissait couler sans bruit. L’expert commençait à faiblir et l’auditoire se lassait de ses redites. Il faut dire que sa dénonciation des charlatans, des fabricants d’histoires floues et bâclées tournait autour de dix phrases combinées entre elles dans un désordre complet. Le bougre avait la fougue et l’habitude, l’assurance du vieux routier mais n’avait pas pour autant de créativité dans ses invectives. J’ai même songé un instant à le contrer et à engager une joute langagière, un combat de tchatche, comme les rappeurs et les slameurs peuvent improviser dans mon sud ! Encore eût-il fallu qu’il accepte de se plier à cet exercice.
Pas sûr que l’asticot morde à mon hameçon ! Je laissais donc filer. Et mon regard fila, laissant mes oreilles écouter sa pantomime. Il fila jusqu’au visage d’une jeune femme aux yeux fatigués et bleus foncés, parfois gris d’encre, parfois piquants comme les reflets des dorades royales lorsqu’on les laisse au fond de la barque à l’ombre des bancs de nage.
Elle regardait en dessous, à moitié cachée par des cheveux compliqués, striant de mèches pointues un visage un peu pâle.
Devant elle, un jeune chien beige était sagement assis, d’une immobilité de porcelaine
Je me suis rendu compte d’un seul coup que l’expert était parti ainsi que la petite assemblée attirée par l’éclat de voix. Elle seule restait là, debout derrière la statue de son chien.
Un instant l’idée m’a traversé qu’elle était aussi une statue de terre vernissée. Mais elle bougea un peu pour contourner la bestiole et s’asseoir sur une caisse à bières abandonnée devant mon étal. Histoires et bières à volonté ! Manquent plus que les frites et je serai Bébert le roi du moule-frites ou Dédé l’enfumeur des kermesses de villages !

J’avais fait cette réflexion à voix haute, sans me soucier d’elle.. Elle pouffa et me demanda si j’avais remarqué qu’elle était vivante…
-J’sais pas, je ne vous ai pas touchée.
-C’est une avance, un regret ou un commentaire objectif ?
-Un besoin. J’ai besoin de toucher les gens, avec des gestes, des regards, des mots si cela peut suffire.
Elle se leva et passa derrière moi, ce qui me fit un effet surprenant. Une soudaine chaleur et une inquiétude de cette proximité avec son odeur, la tiédeur de son corps trop proche soudain. Elle lisait par dessus mon épaule le texte misérable que j’avais aligné sur le grand bloc de papier.
-« La langue qui passe en coulisse » c’est pas mal.
-C’est une proposition ?
-Ne soyez pas trivial, ce n’est pas votre genre. Et si j’ai envie de votre langue, celle de votre bouche, je suis assez grande pour la réclamer clairement !
Je m’excusais platement de mon essai de mot d’esprit raté. Certains jours sont maudits des dieux et des hommes…et souvent c’est pour moi ! Elle allait partir avec sa potiche sous le bras.
- Je vais m’en aller avec ma potiche sous le bras si vous ne me retenez pas d’une manière ou d’une autre : j’ai faim et il sera neuf heures dans pas longtemps. !
- Je fais de très bonnes omelettes aux sussous, ces petits champignons blancs qui poussent sous les pins en bord de dune. Si vous voulez, je vous en offre une d’ici un quart d’heure.
Elle remonta la cordelière de son sac vers son cou, secoua ses cheveux pour les réorganiser un peu et fit presque un sourire en acceptant d’un signe du menton.
Rangeant mes stylos et le grand carnet dans le sac de toile goudronnée, je lui montrai la direction de ma voiture garée un peu plus loin à l’entrée du village. Les bénévoles portaient en tous sens des barrières et des bancs, des caisses de vin et de grandes bassines de bois. Ils remballaient comme me le confirma le premier adjoint, charcutier par ailleurs et chanteur de charme dans les fêtes de la région. Son registre entre Mariano et Dario Moréno réjouissait les amateurs de premier et second niveau. Le bougre avait un humour sur lui-même que bien des députés devraient lui envier. On s’aimait bien tous les deux, nous retrouvant souvent dans les mêmes fêtes. Il travaillait à l’animation et j’étais un invité bizarre, un drôle de manège posé dans un coin et racontant des images, écrivant en direct des histoires, à la demande, au gré des passants. C’est très spectaculaire quelqu’un qui écrit devant tout le monde. Un rien obscène, un peu étrange, quasi magique. En tous cas cela suscite des regards. Et des perversions. Certains me laissent des mots ou des phrases dans le seul but de me faire trébucher ou peiner à lier des éléments incollables dans un texte, un récit.
Cela peut être « acide acétylsalicylique, buse, culbuteur, rhétorique » ou encore « une vieille bique qui écoutait Bach marmonnait en play-back tout à trac un poème de Kerouac, au salon de l’aéronautique, section des kayaks aérodynamiques »
Dans ces cas, le regard triomphant du « client » m’étonne toujours un peu mais j’anticipe sur le plaisir que j’aurai de lui remettre une demi heure après un rouleau de papier contenant une histoire.
-C’est vrai que ton omelette est bonne et que ces gens sont bizarres. Ne savent-ils pas qu’avec les mots on peut tout faire et tricoter d’impensables trames ?
-Toi tu le sais car tu aimes les mots, les omelettes et les statues de chiens en porcelaine mais tout le monde n’est pas comme toi.
-Heureusement.

Nous avons fini cette grande omelette en croissant doré à nous deux ainsi que la bouteille de Madiran.
La confiture de cerise sur le fromage d’Irraty ne l’a presque pas surprise. J’étais content de n’être pas seul ce soir là, avec ces histoires en vrac dans ma tête, qui commençaient à se mélanger les unes aux autres, à former un ensemble picaresque, un ensemble multicolore et sans dominante précise.
-Un foutoir complet que cela doit être dans ta tête après une journée de ce type. Dix heures à écrire des histoires, c’est débile !
-Ce que j’aime avec toi c’est ta délicatesse, ta circonspection, ta nuance dans le jugement…
-Arrête, excuse moi si je t’ai vexé…comment me faire pardonner ?
-Je n’ai rien à te pardonner, mais si tu as envie, allons nous promener dans la nuit vers les marais.
-Tu voudrais pas m’y noyer des fois ?
-Si bien sûr, après avoir arraché ton cœur et coupé tes cheveux !
-t’es con un peu, tu me foutrais la trouille. Je ne te connais pas en fait !
-Grrr…je suis le fils adoptif d’Hannibal Lecter
Le paquet de serviettes en papier a volé, puis le tabac et un pull-over inconnu. Lorsqu’elle a commencé à me jeter ses espadrilles à lacets je me suis demandé à voix haute si ce n’était pas une stratégie de déshabillage séducteur
-Mais que t’es con ! c’est pas vrai !
Pouffant de rire elle a cessé aussitôt, s’est levée et m’a glissé dans le cou un petit baiser bref et frais. J’ai fondu des pieds à la tête. Elle n’en a rien su.
Dehors, les grenouilles et le grand orchestre batracien s’accordaient en vue de la représentation nocturne quotidienne.
Le vent agitait les frênes, au ralenti et dans le contrebas, un carré de peupliers serinait doucement des bruissements précieux. Nous avons marché ainsi vers la passe, ce bras d’eau qui mélange l’eau des lacs, sans bruit ni fureur, au milieu du marais. Aucun mot n’était utile dans cette tranquille nuit de juin. Dans mon sac, la caméra pesait d’un seul côté et j’ai même essayé de faire quelques plans de la Lune, bien claire et visible. Elle a rit en se moquant de moi et de cette habitude de filmer, de photographier, un peu partout.
-Mais je prends des notes !
-C’est dans la boîte ? L’esprit de la nuit a fait son choix ?
-Tu te moques de moi
-Je me moque de vous, mais avec bonheur
-C’est n’importe quoi ce vouvoiement !
-la lune aussi, et les corps, les jardins partout autour, inutiles la nuit, qui poussent bêtement dans les coulisses nocturne. Dès demain de féroces jardiniers vont comparer la croissance de leurs plants, jeter un œil dans le carré du voisin pour savoir qui gagne le match ! C’est n’importe quoi aussi cela ! Non ?
-Je m’incline, je suis mort, ta langue m’assomme. Pitié !
-Il n’en est pas question, je serai ferme et résolue !
Je me suis écroulé en arrière en profitant du coussin que fournissait mon sac. Elle est restée assise, découpant son visage en contre lune sur le ciel sombre et lunineux. Je voyais juste le dessin de sa tête, de ses épaules. Nous sommes restés longtemps je crois dans un silence appuyé et délicieux.
Endormi. La fraîcheur du matin m’a réveillé dans un frisson. J’étais seul.
L’aube était en train de rallumer les couleurs et les formes, les oiseaux se dénichaient et leur vacarme s’organisait.

Dans un sac -le sien- j’ai retrouvé ma caméra bien rangée dans sa housse, à l’abri de la rosée. Un petit mot griffonné était posé : « Dans ta boîte à images j’ai laissé quelques bouts de mots, de moi, de bonheur, Sers toi comme tu le voudra. »
Sur l’écran de contrôle l’image bougeait beaucoup, au rythme des paroles murmurées distinctement tout près du micro. Je me voyais dormir paisiblement… Elle me parlait, me racontant des morceaux de sa vie, déposant là devant mon corps et à la fois en mon absence, des pans de son histoire, confiés à la Lune et à mon sommeil.
Au milieu des oiseaux, j’avais les larmes aux yeux d’entendre son émotion, de prendre pour moi cette confiance terrible qu’elle ma laissait sur cette bande. J’ai même pleuré je crois, plein de joies diverses, confiant tout d’un coup dans l’avenir de l’humanité.
Rentré chez moi, j’ai regardé en détail la bande. L’émotion était intacte à chaque visionnage.
Des années après, j’ai bataillé ferme pour la retrouver et lui demander si elle acceptait que j’utilise cette bande son dans l’introduction du film qui m’installa comme réalisateur reconnu dans ce pays stratifié.
Elle a accepté en silence. Puis m’a contacté pour me demander un service.
Je suis resté chez elle toute une journée et une nuit à lire les centaines de feuilles écrites et commentées par ses soins. Epuisé, je me suis endormi sur le tapis. Le lendemain matin, une douce sensation de chaleur baignait mon dos et mes jambes. J’ai sentis tout de suite sa main glissée sous mon bras et posée juste à côté du cœur, bouillante.
-je n’ai pas trouvé de caméra pour te filmer pendant ton sommeil alors…
-ne t’excuse pas trop non plus, je vais être gêné.
Nous avons passé quelques années ensemble, fait deux films et un enfant. Nous vivons séparément, mais sans rupture, juste à distance raisonnable de quelques centaines de mètres.

Note de l’éditeur

Toute ressemblance avec des mots existants est indépendante de notre volonté, l’auteur ayant une tête de cochon et ne voulant pas utiliser des mots nouveaux, libres de droits.


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