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LE SENS DE LA CHUTE

 

LE SENS DE LA CHUTE

Boulogne. Septembre d’une année grise.
La ville s’étire le long des bassins sales. Les paquebots hurlent au loin, calmement, des files de voitures s’engouffrent en tous sens.
Une pluie hésitante fait reluire la crasse. Des volumes non identifiés écorchent la brume. Le pont d’acier débouche sur un entrelacs de barrières et de pistes peintes aux nom des compagnies maritimes. Une ligne de chemin de fer passe au travers, jonchée de débris et de méchantes touffes d’herbes. Un énorme tuyau carré serpente au dessus d’un bassin rempli d’une boue mouvante sur laquelle des mouettes trient des immondices. De l’autre côté, des barres d’immeubles attendent le démolisseur, tâchées encore de linge qui se souille d’un air lourd.
Les entrailles du port que la marée dévoile alignent leurs poutres de chêne verdies d’algues, chevelures puantes, inertes, parcourues d’insectes rapides. La lumière brève entre deux averses agite quelques reflets dans ce dédale presque figé. Sur un ponton, un chien noir et blanc fait une tâche gaie, sur fond de velours vert foncé.

Une silhouette n’en finit pas de traverser l’immense espace, vers les docks et le quartier des marins. A droite, une grande femme blonde prend des photos. Comme s’il y avait des souvenirs à faire estampiller dans cette ville en ruine. Les moqueries des mouettes n’empêchent pas un homme de la regarder, et de lire dans l’eau épaisse des histoires qu’elle lui évoque. Il la regarde parfois avec le regard triste et confiant. Elle a des sourires affairés et souvent tendres. Il s’aiment ces deux là, mais ils ont du mal. Du mal.

Au loin, les jetées découpent l’horizon, ne laissant voir qu’une petite passe vers la mer. La mer libre.

La silhouette dépasse le préfabriqué miséreux du « Yacht-club », baraque coincée entre le radoub vide et une esplanade animée de papiers volant parfois sous les risées. De plus près, il s’agit d’un homme assez jeune, lourdement vêtu, comme ces gens qui ne laissent pas à leur peau apprécier les saisons. Un clochard peut-être.

Le couple s’est éloigné vers le quai des ferry-boat, après s’être embrassés près d’une grue rouge sang. Rouge sang.

Le type emmitouflé se dirige vers l’entrée d’une rue, entre deux entrepôts. Dans l’espace, entre les bâtiments, un néon craquelle l’obscurité, en rouge et vert.

Le vent s’est affirmé, la pluie a rengainé son humeur pleurnicharde, les amants souffrent, les mouettes tournent en criant à l’air du montant. Le soir va s’installer sur ce port à l’agonie. L’agonie.

La silhouette a des bras. Il lui en pousse un à droite, puis l’autre sort du tas de chiffes qui l’emballent. Le type s’est arrêté devant un porche. Au dessus de lui, le néon s’essouffle en vert et rouge.

Une grande poubelle bleue obstrue le trottoir. Le bras qui ne tient pas le trousseau de clés soulève le couvercle : il bascule en gémissant. Il fourrage dans les plastiques et les cartons, déposant des sacs verts à ses pieds. Il se dresse sur la pointe de ses chaussures et lance son bras droit vers le fond : il retire péniblement une boîte en carton beige pleine de galettes de métal brillant. Il laisse tout en place, sans ranger, et sa boîte sous le bras, disparaît sous le porche d’un pas soudain vif.

Déjà très loin, les amoureux comptent leurs blessures, en silence, en douleurs. Pour être capables de souffrir ensemble ainsi, ils s’aimeront longtemps. Longtemps.

L’escalier est comme le reste du quartier, sans couleur ni forme précise, chaque marche semblant venir d’un escalier différent, égaré dans une décharge publique.

Sur la table de la cuisine, la boîte est l’objet d’attentions soigneuses. Avec un chiffon, il essuie chaque rondelle d’aluminium. Elles alignent leurs étiquettes rondes blanches et bleues sur la toile cirée usée. Avec un canif, il dépèce chaque rondelle. Ouverte en deux couvercles opposés, la première laisse échapper un ruban brillant et sombre qui semble doué d’une vie propre. Avec un juron et beaucoup de douceur, il rembobine la pellicule et la reforme dans le couvercle de métal brillant. Elle est sage à présent. Toutes les autres y passent aussi.

Après une longue inspection, il se lève et revient avec une lourde machine, sorte d’agrafeuse en fonte qui aurait mal tourné. Les clapets rectangulaires articulés en acier propre et doux révèlent une vieille machine à coller les films trente-cinq millimètres, en métal gris et lourd.
Il la pose sans ménagement sur la table qui frémit sous l’impact.
Un buffet bleu s’ouvre sur une masse brillante de bouts de pellicule. Il en tire quelques petits rouleaux, soigneusement scotchés, avec un discernement manifeste. Des numéros tracés sur le papier collant lui permettent de les ranger dans un ordre savant, à côté de la machine. De petites fiches de carton surgissent d’un tiroir. Il retire l’ensemble et le pose près sa chaise, sur un tabouret. Le cérémonial prend forme et se complète d’une grande bouteille de bière rousse et d’un cendrier en verre brut.
D’une douille voleuse il fait descendre un dispositif bricolé à partir d’une lampe de chevet récupérée, sans doute dans une poubelle : une boîte, une énorme loupe, une plaque translucide comme celles qui finissent par brûler au dessus des armoires de toilette bon marché, des bouchons de liège fendus et collés, des élastiques…

Penché sur sa table, il alterne les positions hautes, regardant les pellicules au travers de sa « visonneuse », sans précipitation, et se courbant pour manipuler le massicot de la colleuse, aligner les fragments de film, dévider ce qu’il faut de papier collant, refermer le moule à gaufres et raccorder ainsi les morceaux, reconstituer les perforations. L’acier fait à chaque fois un bruit doux et velouté, lorsque la lame du couteau coupe et que le bras de la colleuse se rabat, définitive comme un tampon de validation.
De temps en temps, il boit à même la bouteille, libérant le mécanisme en fil de fer qui conserve la bouteille étanche, d’un seul doigt.
Un paquet de celtiques, bleu comme le buffet, diminue au fil de la nuit…

Un petit matin mesquin va tenter de donner des couleurs à ce quartier. Le vent apporte des odeurs de pourri, la bouteille est vide, le cendrier plein. Entre les montant du dossier de ce qui fut une chaise, une tige de métal supporte une bobine de plastique rouge, lourde de centaines de mètres de pellicule, morceaux mis bout à bout, depuis des mois. Un papier collé près du centre de la bobine porte la mention « 3° et fin ».

Une balayeuse anime la rue déserte, déplaçant autour d’elle des ordures légères, des papiers, dans un nuage d’eau. Les armoiries de la ville peintes sur les portières soulignent l’inanité de sa ronde, dans cette partie du port qui semble condamnée à s’enfoncer dans la boue et la mer, un jour. Un jour.

La lampe de la cuisine a retrouvé son état antérieur. Il a tout démonté. La pièce est vide, l’air pue, le buffet s’est refermé, à présent banal et innocent.

L’homme a disparu dans l’autre pièce. Rien ne bouge.
Un camion avance lentement dans la rue, entouré d’êtres bondissants, vêtus d’orange, dans un ballet incessant et le fracas des poubelles reposées brutalement sur les trottoirs. Près du porche, ils tirent le container jusqu’à leur vaisseau et un bras mécanique enfourne le contenu de la benne, basculée comme un carton à chaussures.

Quelques passants se hâtent vers des destinations inégales, l’air soucieux, le pas pressé, laissant dans leur sillage des odeurs de toilette, de rasage, de parfums étriqués .

Une fumée, haute et serrée, accompagnée d’un meuglement sinistre, annonce le premier ferry de la journée. Les remorqueurs et les pilotes sont déjà levés. Quelques bus longent les tours qui bordent le port, falaises décorées comme des sapins de noël de station-service. L’état général de la lumière est désastreux. Le soleil ne s’aventure pas par ici en cette saison. On le comprend, à voir cet enchevêtrement et ce désordre morbide, à sentir ce port qui surnage à peine, couvert de fientes blanches, d’algues verdâtres, de déchets et de carcasses abandonnées. Pas un arbre ne vient casser ces lignes brutes, ces horizons de poutrelles, ces installations rouillées qui croupissent sous la crasse et l’abandon.
Une lumière vive attire soudain. C’est comme une série de flashes, vers la capitainerie, dans un coin qui sent le mazout, près de la pompe des chalutiers, sur le ponton est. Le couple d’hier persévère. Ils sont à présent plusieurs à tourner autour de la jeune femme blonde, avec des perches, des lampes aveuglantes, deux caméras. Une pile de caisses en aluminium dépasse d’une camionnette, au-dessus d’eux, sur le quai. Son chauffeur, emmitouflé dans une couverture écossaise aux teintes criardes, essaye de boire du café dans un gobelet de plastique, égrenant des jurons en se brûlant les mains.
La fille n’est pas habillée comme la veille. Elle est superbe, dans un manteau de lin blanc, au milieu de la saloperie généralisée de ce coin du port. Son compagnon regarde la scène, un petit homme gesticule en dirigeant du geste les deux cameramen, inquiets de se mouvoir dans ce petit espace instable et glissant, à deux pas de l’eau noire.
Les lumières s’éteignent, la fille sourit et tend ses yeux vers son compagnon immobile. Les autres remontent vers le camion pour se débarrasser de leur harnachement. Le café est toujours très chaud. Deux bouches enlacées illuminent soudain le ponton. Brièvement.
La journée passe, le ciel s’ennuie à contempler ce qui se passe dans ce coin de terre, et fait grise mine. Après un jour terne, le soir s’annonce tranquillement. Il est dix-huit heures et le néon vert et rouge essoufflé clignote « CINE Louis LUMIERE », avec obstination.
La porte en verre s’ouvre sur un hall minuscule et bas de plafond. Une simple table peinte en noir semble posée sur les genoux d’un jeune homme peu éveillé. Il distribue les tickets, rend la monnaie, avec un mot pour chacun.

La lumière décroît doucement et l’écran paraît de plus en plus blanc. Dans la pénombre, la voix du caissier annonce :
« nous allons voir un film unique, jamais projeté, jamais filmé, en ce sens qu’il est le résultat d’un montage de bouts de pellicule trouvé ici et là, dans des poubelles, les nôtres particulièrement » Le Louis Lumière est heureux de présenter ce travail que vous apprécierez sans doute. Bon film, à tout à l’heure avec le réalisateur »
Pendant une heure, une cascade d’images va se répandre sur nous, en couleur et en noir et blanc, à une vitesse intense par phases, des panoramiques calmes, des plans fixes pour se reposer. De ces milliers de coupes et de rajouts, il ressort une aventure au pays de l’illusion, une peinture mouvante, joyeuse et forte, avec des successions de visages, des sons assemblés qui se lient dans une cacophonie mélodieuse malgré son étrangeté.
Des personnages reviennent sans cesse, hommes ou femmes, mélangés, martelés, insérés dans des paysages tourbillonnants.
Aucune scène ne dure plus qu’une poignée de secondes. A peine l’œil peut-il identifier un lieu qu’une autre volée d’images l’entraîne vers d’autres teintes, d’autres cadrages. Les liaisons sont soignées, l’orientation des mouvements, des panoramiques, des travellings, respectée avec soin. Aucun faux raccord n’arrache l’œil en face de la fluidité de ces images qui pétrifient d’aise la centaine de personne présentes.
Quatre secondes à peine de noir complet et un générique manuscrit au feutre sur un bout de pellicule transparente précise brièvement :
« fait à la main par Georges, avec des bouts de films jetés aux ordures, de 1985 à 1993″
La salle applaudit et se tait, le rideau noir dissout l’écran, sans bruit.
Georges est là, penaud, sur un tabouret de bar, juste devant le premier rang, face à la salle. Le jeune caissier devient animateur et demande à la salle de réagir. Rien ne vient. Georges commence doucement à s’expliquer :

 » J’ai eu un accident du travail, en 1984. J’étais électricien à l’opéra de Lille. Alors je suis revenu à Boulogne, pour y vivre de ma pension, dans le logement de ma mère, morte depuis dix ans. Je m’ennuie ici. Au début, j’ai tenté de rencontrer des gens, mais je n’ai pas su m’y prendre. Alors j’ai commencé des collections. Des boîtes. J’adore les boîtes. Juste en bas de chez moi, il y a la benne du cinéma. J’y ai trouvé des boîtes de bandes annonces, des chutes, et j’ai commencé à les classer, en les regardant contre la vitre de la salle de bain. Après, j’ai organisé la tournée des poubelles des trois cinémas de la ville.
A la braderie de Lille, j’ai trouvé une colleuse et un type qui contre quelques apéros m’a appris à m’en servir.
Depuis, j’ai fait mon film, presque tous les jours, à partir de ma collection de films des autres. Martin m’a permis de présenter mon film fini ce soir. Il faut dire qu’on s’est rencontré par hasard, même si j’habite au-dessus de cette salle : je fouillais les poubelles, une nuit, et il avait oublié son écharpe dans la salle. Revenant à l’improviste, il a découvert mes occupations et visité mon studio de montage-visionnage-cuisine. Merci Martin.
Si vous n’avez rien à dire, c’est pas grave. Je voulais juste un jour voir ces images en grand, en plus grand qu’avec mon carton à chaussures et ma loupe! J’ai juste à vous dire que durant ces années, j’ai fait le plein de vies, digérant des masses d’images, les organisant entre elles. Souvent je me suis pris pour un fou, mais cela m’a permis de faire comme un roman, de prendre des images multiples, vues par tous, et de les assembler comme personne. Avec les mots c’est un peu comme ça, mais moi, je ne sais pas écrire. D’ailleurs, les mots et les musiques, je n’avais rien pour les écouter. J’ai juste monté les images, en me tenant pour dit que le son collerait. Pour raconter des rêves et de histoires, on peut bien s’embarquer sur des rafiots un peu pourris : ça nuit pas ! »
La salle muette le couvrit d’applaudissement. Il les regarda d’un air vague, sourit un peu et se dirigea vers Martin qui s’était écarté, comme pour lui demander protection
Il n’avait pas changé d’allure, juste enlevé quelques épaisseurs de manteau et sa veste en velours laissait poindre un petit ventre sur un pantalon noir sans forme. Son visage raviné par des nuits de solitudes ne semblait pas avoir à plaire. Des grands yeux pâles n’animaient pas son expression. C’est de ses mains que venait la vie, pétulante, surprenante devant cette façade morne. Des mains fines dansaient devant lui, supportaient ses paroles comme une portée étaye un concerto. De longs doigts soignés traçaient des sillages dans l’air, devant son regard, soulignant une phrase, une expression que sa voix grave laissait parfois traîner, avec un accent sans origine précise, du nord sans doute. Son bref discours avait créé le silence, et en était venu. Georges ne semblait pas chercher à persuader, comme s’excusant presque d’être là, au centre des regards et de la salle.
Martin le remercia abondamment. Il parut gêné, absent à nouveau.
Une jeune fille posa une question savante et pleines de références au monde du cinéma. Il répondit laconiquement par un « je n’en sais rien » qui fit rire tout le monde et baisser le regard de la cinéphile.
Martin proposa de passer au bar pour discuter et boire un peu. Une cinquantaine de personnes se pressa devant le comptoir en ciment. Il s’éclipsa rapidement, sans que personne n’y fasse attention.
Rentrer chez lui était un trajet trop court. Il décida de passer le coin de la rue, et reprit au hasard l’avenue sinistre qui mène au radoub.
Martin ferma la salle et regarda satisfait la belle affiche qu’il avait dessinée : une main de marionnettiste dirigeait des personnages nus, tracés à l’aide de pellicules minuscules en guise de traits. La teinte de la sanguine et quelques traits de fusain dur donnait de la chair à l’ensemble. Un lettrage noir très dépouillé mentionnait : « Les chutes de GEORGES, trouvées dans les bennes de la nuit » Une signature simple, en bas à droite, Leroy, avec une petite barre bien horizontale dans la jambe du Y

Une semaine plus tard…

Sur la planche qui servait de bureau dans le réduit, annexe du cinéma, Martin avait réuni ce matin ses trois acolytes. Ils l’aidaient à gérer ce petit cinéma survivant. Martin exposait le succès des séances autour du film de Georges, le nombre d’entrées, la fonction du bouche à oreille. Il déplia une lettre à en tête colorée et annonça la mauvaise nouvelle :
 » La société des auteurs a envoyé quelqu’un vendredi dernier. Ils ont relevé que le film de Georges n’est pas immatriculé et ont estimé qu’il y avait matière à payer des droits d’auteurs et que le droit de citation n’était pas applicable. Ils réclament 480 000 francs de droits et menacent d’un procès si Georges n’acquitte pas cette somme, et si nous continuons à projeter ! Je n’ai encore rien dit à Georges. Il ne vient pas à chaque séance. Que fait-on?
-On n’a pas les moyens de payer, lui non plus, il va falloir s’écraser!
-Une fois de plus la machine avale tout. N’y a-t-il pas moyen de négocier?
-J’ai appelé Paris ce matin, ils ne veulent rien savoir. La Mairie s’en fout, la DRAC ne veut rien soutenir d’illégal, et les autres c’est pareil !
-On ne peut pas mettre le cinéma en péril, même si c’est pour Georges. Arrêtons et faisons une souscription!
-C’est irréaliste, Georges ne voudra jamais se battre là-dessus et même avec lui c’est quasi impossible, mathématiquement. »

La réunion se termine. Les visages sont fermés et tristes. Martin est chargé d’annoncer la nouvelle à Georges. Il attend la fin de l’après-midi avec un malaise croissant.

La porte s’ouvre doucement. Georges devait somnoler, à voir ses cheveux gris en bataille. Un bref échange de saluts. La table de la cuisine accueille deux verres et une bouteille bien pleine. Martin raconte, Georges boit lentement, sans ciller.
« Et bien tant pis pour ces cornards, on va les contourner et les renvoyer à leur fric. Demain je vais remettre le film à la poubelle et on va faire une dernière séance à ma façon. Ecoute voir ce que je te propose, mon voisin du dessous!…. »

Sa voix est ferme et presque joyeuse, alors que Martin s’attendait au pire. Le bonhomme change en face de lui, laissant place à un homme rajeuni par l’épreuve, malicieux et vif, hargneux et prolixe. Le plan est établi, son visage éclairé, la peau tendue par une excitation profonde et calme le rajeunit soudain.

Samedi 14 heures.
La place Simon BLOT est proche de la Mairie, légèrement en pente vers le port, comme la vieille ville qui va vers les quartiers bourgeois qui dominent toute l’agglomération.
Une centaine de personnes rassemblées discutent tranquillement. Georges arrive en faisant rouler un gros bidon d’huile rouillé criblé de trous. Il le pose verticalement et le garnit de papier journal froissé et de quelques cageots. Il allume le brasero.
Martin installe un escabeau de quelques marches devant un arbre et Georges s’installe au plus haut de cet édifice instable, assuré par des mains spontanées. La fumée va parfois vers lui et l’entoure doucement d’une cape grise.
« Merci d’être là pour cette fête bizarre. Vous savez tous que j’ai fait un film avec des morceaux de films trouvés dans des poubelles. La société des auteurs m’attaque en justice si je continue à le montrer. Je n’ai pas les moyens, pas plus que le cinéma Louis LUMIERE, de payer ce qu’ils demandent. J’ai donc pris la décision de détruire ce film, ces images. Ce n’est pas triste du tout pour moi. Depuis trois semaines, j’ai pris un grand plaisir à regarder vos yeux à la sortie de la séance, à me rendre compte que mes rêves de poubelles peuvent trouver de l’écho, des liens et des rêves chez d’autres humains. Je continuerai à chercher ces liens, à chercher les rêves du dedans, à gratter le salpêtre de ma vie banale, à chercher l’Eldorado.
Je voudrai remercier, puisque la presse vient d’arriver -bonjour la belle caméra de FR3- les édiles et les responsables qui ont refusé de nous soutenir, et même de voir le film. Ils ont été à la hauteur de leur prétention, petits furoncles chroniques sur la face radieuse de notre belle région. Merci au Maire, à la DRAC et aux différents correspondants que nous avons essayés d’approcher et qui nous ont claqué la porte au nez. Merci enfin à la société des auteurs qui, contre l’avis de quelques réalisateurs ne s’est pas soucié d’essayer de discuter. Alors, Bertrand, Arnaud, Laetitia, malgré votre, vos images ne peuvent m’être prêtées pour mon artisanat. C’est pour tout ça que devant vous, je vais faire brûler cet exemplaire unique. Après, nous irons tous boire un coup et dire du mal de notre prochain. Mais ce soir, venez à 18 heures à la salle : il y aura une séance très spéciale, gratuite et facultative… »
Les premiers mètres de pellicule s’enflammèrent et Martin aida Georges à dérouler rapidement la bobine. En quelques minutes, une odeur désagréable avait envahi la petite place. Un journaliste tendit encore son micro et Georges répondit simplement que la connerie et la censure sont sœurs ou cousines et qu’elles puaient ! La preuve.
Il n’est pas sûr que cet extrait passe au journal du soir. Un représentant honteux de la Mairie regretta publiquement devant Georges cette « destruction hâtive ». Georges ne lui fit qu’un sourire et s’adressant à un jeune couple enlacé :
 » Vous le savez bien vous, la passion, la tendresse et l’amour, les folies de vos premières rencontres, c’est toujours hâtif et irréfléchi. Sinon c’est de la drague de fin de bal. Expliquez ça à notre adjoint à la culture, il a sans doute oublié les cris, les regards et les mains moites ».
L’élu était livide, sans voix ni répartie. Georges vérifia que le feu agonisait faute de combustible et entraîna Martin vers le Magenta. Une grande partie de l’assemblée les suivit.

Georges avait grandi ! il n’était plus courbé en dedans, à contempler le sol. Ses épaules et son cou, son visage, ses bras avaient à voir avec le ciel, les nuages et les mouettes criardes paraissaient plus joyeuses, moins sarcastiques. Le bistrot, calme d’habitude fut envahi d’une troupe que Georges ranimait en passant de groupes en groupes. Il était le moins triste de tous, vidant des bières, piquant de cigarettes et lorgnant les filles. Martin gisait dans un coin, sur un tabouret haut, vaincu par la rapidité des choses.

18 heures, salle Louis LUMIERE

Il n’y a pas un siège de libre. La foule ronronne. Le projectionniste est assis au premier rang. Sa présence n’intrigue personne. Le tabouret métallique qui avait servi d’estrade le matin est planté sur la droite de l’écran, posé au ras, sur la minuscule scène d’un mètre à peine.
Martin demande le silence. Les visages se tournent vers lui.
« Je ne sais pas exactement ce qui va se passer, Georges n’a rien voulu nous dire. Nous allons éteindre la lumière et ce sera à lui de jouer…Merci de votre présence »
Le projectionniste est remonté allumer le projecteur qui accable l’écran d’un rectangle blanc immobile. La salle s’éteint doucement. Il ne reste que cette immense surface blanche, intense. Georges se hisse sur la scène et déplace un peu l’escabeau, dont l’ombre se détache maintenant sur l’écran, à droite. Il se hisse sur la dernière marche et se cale les fesses, un pied sur chaque marche. Sa silhouette se dédouble en ombres de définitions différentes. Il est lui-même éclairé violemment.
Tourné vers l’écran , dos au public, ses bras et sa tête s’animent, et sa voix ample remplit l’espace, relayée par le micro cravate et les enceintes.
Il nous raconte alors une foule d’histoires, imbriquées les unes dans les autres, cassées par des parenthèses et des digressions, ses mains immenses retracent l’histoire de la terre et de la vie des hommes, caressent des corps de femmes, heurtent des crânes d’ennemis, soulignent des musiques disparues. Il repart sur la mer, tisse des lins dorés, surgit chez les panthères et arrose des fleurs. Sa voix se fait fluette et des enfants passent sur la foule, en chantant des comptines. Une moto s’envole et passe derrière l’écran, juste au moment où une charrue déboule et heurte un bloc de silex blond. Des amis s’installent partout et disparaissent dans un cortège brumeux dans la lande bretonne. Des êtres de partout s’avancent et se reculent, en déposant des trésors de mots devant le premier rang. L’éclat d’une explosion ébranle les vieux ors du plafond. Des chevaux s’expliquent devant le troupeau et un soldat finit son sang dans une grimace. La police charge des gamins assis par terre et des rorquals défoncent le miroir de la mer d’Iroise en surgissant vers le soleil. Sur la jetée d’un port deux enfants regardent les pêcheurs rentrer leur barque en tirer sur les filins.
Georges parle et raconte, agite et chantonne, évoque et rappelle, éberlue tout le monde et étreint les images, au point que tous les voient, sûr et certain, défiler sur l’écran. Des prés immenses frisent sous le vent d’ouest, quelques vagues timides clapotent les roseaux d’un lac, une ville crisse de milliers de voitures en course poursuite permanente, des amants écoutent leurs cœurs en peau à peau, un chien assis contemple la lune rousse.
Georges a tenu ainsi deux heures au moins. Puis il s’est levé et a descendu, engourdi, en jurant, les marches de l’escabeau. Il a saisi, dans un silence d’étreinte, un panneau de carton évidé et l’a tendu dans le faisceau du projecteur. Sur l’écran l’ombre disait :  » Fin d’un film sans visa, sans pellicule, sans fin ».
La lumière a tardé à revenir, le projectionniste n’arrivant pas à se lever, les yeux tièdes d’émotion. L’assistance sidérée était clouée sur place. Martin prit la parole et ne put rien articuler de compréhensible. Georges rebrancha son micro pour rassurer tout le monde :
« faut pas rester comme ça, sinon je vais croire que vous avez tous dormi. C’était mon film, et puis c’est tout. Et c’était gratuit de surcroît ! A présent, on va tous aller manger un peu, dans la cour à côté, devant chez moi. Il n’y a pas grand chose, mais les voyages, ça donne faim ! »
Il se dirigea vers la sortie mais buta sur un jeune homme qui le prit à pleins bras et le serra sans rien dire. Toute la salle se leva à sa suite.

La courette était à peine assez grande, mais la nuit fut longue, bavarde, gaie et arrosée, après que chacun fut revenu de son voyage.

J’ai reposé mon cahier, rangé mes notes et pleuré un grand coup. Le port est noir de nuit, immobile et glacé, arrosé par endroit d’îlots jaunes au gré des lampadaires encore en état de marche. Je marche doucement, sans rencontrer personne et je revois ces scènes, ces aubes et ces matins, ces odeurs de vacarmes des paquebots loufoques, étrave relevée, avalant des bagnoles. C’était il y a tant de mois et d’années, avant que le vent cesse. Il a cessé.

Je n’ai gardé que cette affiche, ces doigts et ces poupées, ces corps à la sanguine et ces traits délicats, tordus et pleins de vie, sans prise sur le temps.


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