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L’hippopotame souffleur

 

Grosses bêtes, musique, rivière, parler de n’importe quoi. Voilà la commande qu’une gamine malicieuse m’a faite. Et le marchand d’histoire s’exécute, conscience professionnelle oblige, en moins d’une heure…Et voici mon portrait après le travail !

Camille a, comme tous les hippopotames souffleurs, des problèmes variés :
l’eau est parfois sale et pique les yeux, l’herbe des rives sent souvent l’essence, à cause de Pipé le vieux pêcheur qui ose encore venir près du troupeau pour relever ses nasses.
Le Papa de Camille est souvent absent car la gestion des niveaux d’eau du fleuve Niger l’occupe dans des rencontres officielles et sérieuses avec les délégués du fleuve d’en haut…Maman et le frangin ont souvent l’envie d’aller nager un peu loin, près des crocos et Camille en a peur, restant avec le petit Bouilla, le dernier de la famille, tout rond et drôle qui joue avec tout le monde sans aucune frayeur, (ce qui n’est pas prudent, particulièrement avec ces crocos salopiauds !).
Camille est la plus maligne de la famille et cela se sait, même si sur ce sujet on préfère ne pas en parler le soir, lorsque les petits oiseaux farceurs viennent se poser sur les échines des hippopotames, pour passer la nuit en sécurité au milieu de l’eau.
Camille souffle mieux que ses deux frères. Poussah, le plus grand a du mal à souffler car ses narines étaient un peu petites à sa naissance et sont souvent obstruées par de la vase. Le petit n’a pas souvent envie de souffler et préfère jouer y compris avec les flamands à cache-cache dans les hautes herbes ! (ce qui n’est pas prudent, particulièrement avec les crocos salopiauds !) Les parents, dignes représentants de la tribu du Fleuve du milieu, préfèrent ne pas trop se montrer. Camille se dit parfois qu’ils avaient perdu l’habitude de souffler !
Il faut vous dire que chez les hippopotames souffleurs, l’activité de souffler est primordiale. C’est elle qui leur permet de ne pas être assimilés à des hippos bas de gamme, genre commun que l’on croise, baillant aux corneilles dans tous les fleuves et les grands lacs d’Afrique.
Le grand père de Camille par exemple était capable de souffler en modulant une centaine de notes différentes, en si bémol majeur ! Faut le faire ! Et pourtant, dans un souci d’intégration, les hippopotames souffleurs ont tendance à ne pas manifester leur particularité ! Camille trouve que c’est très dommage, stupide voire un zeste crétin. (Et de plus ce n’est pas prudent, particulièrement avec les crocos salopiauds !)
Camille est douée pourtant. Cela veut dire qu’elle est déjà capable, très jeune, de moduler au moins soixante notes différentes sur différents tons. Elle est surprise que les autres la regardent et l’écoutent sans broncher lorsqu’elle salue ainsi le lever ou le coucher du soleil. La plaine retentit alors de ses mélodies, les oiseaux se taisent et même Herta la hyène arrête de ricaner. Son chant est admirable mais fait des jaloux. La grosse Berthe, une arrière cousine de son papa trouve que dans cette famille on la ramène un peu trop avec cette Camille qui est si et si… et si la sol fa mi ! complète parfois Camille en évitant un coup de tête de Berthe (qui a toujours eu une grosse tête !).
Camille est souvent embrouillée par ce don du chant, par ses capacités qu’elle ressent bien et qui la mettent un peu à côté des autres.
Elle comprend vite comment poser sa voix, harmoniser son souffle et spontanément y arrive mieux que les autres. Certains l’admirent, d’autres ont une dent contre elle. Et les dents d’hippopotames sont de taille !(même les crocos salopiauds s’en méfient!).
Alors Camille se cache un peu, essaye de ne pas souffler trop souvent, ou bien le fait au loin, derrière la petite île aux banians. Elle y a rencontré Zoé la grue cendrée qui revient ici depuis deux saisons. Zoé chante aussi mais très mal et Camille tente de lui apprendre à chanter, à souffler. Le résultat est affreux, car une grue qui souffle avec un hippopotame, c’est un concerto pour portes qui couinent et qui grincent ! Elles ont souvent envie de rire tellement leur production est cocasse !

Mais Zoé est une philosophe. Elle a beaucoup voyagé, jusqu’en Europe, et connaît tout ce qu’ignore Camille, coincée dans son bras de rivière avec sa tribu. Zoé lui parle du froid, des villes et des lumières, des chasseurs et des hommes, des animaux domestiques, des rivières qui puent, des fumées, des usines, de la mer immense, du fracas des vagues. Camille enregistre tout et bien entendu digère parfaitement ces informations. Car elle est aussi futée qu’un de ces singes gris perchés à la cime des arbres et qui insultent le guépard qui voudrait les croquer.
Aussi, lorsqu’elle participe à des discussions, les adultes sont intrigués, voire ennuyés par cette petite qui la ramène avec sa science, et qui est si… et si la sol fa mi !
Camille se souvient même que sa mère avait froncé ses énormes sourcils lorsque le vieil Edgard avait raconté des âneries sur le chantier des hommes en amont, le barrage, et qu’elle avait rectifié avec assurance, instruite par Zoé qui était allée voler au dessus du chantier ! Ce jour là elle avait risqué une taloche de son Papa, pour insolence et se jura de faire plus attention. Avec les adultes, elle prit l’habitude de faire un peu la niaise parfois, se moquant d’eux en fait, jouant, comme dit Zoé, à l’andouille, et si… et si do ré mi fa.
A l’école du Fleuve, après avoir appris les deux trois choses utiles à la vie d’un hippopotame souffleur, savoir transmis par le vieil Edgard, aussi sûr de lui que peu compétent, Camille s’ennuyait ferme et seule Zoé lui permettait de tenir le coup, de comprendre un peu le monde. Elle aurait bien voulu voler avec Zoé pour voir d’autres choses mais ce rêve ne pouvait même pas être dit ! Vous vous rendez compte ? Quitter le Fleuve, penser à le faire, et la tribu ? Impensable, même pour Papa et Maman ! Alors Camille s’agitait sans cesse, entreprenait mille choses pour occuper sa pensée, se remplissait la tête en bougeant sans cesse pour ne pas trop songer à ces idées riches qui germaient en elle. Elle avait cent et douze envies, de musique, de voyage, de rencontres…
Mais elle était coincée là au milieu d’une rivière avec des parents inquiets pour l’avenir de la tribu. Car l’homme avançait et construisait partout et ce n’étaient pas les réunions de papa et les pétitions qui allaient le stopper. Camille le sentait bien. Maman était parfois abattue, triste et silencieuse, comme épuisée de tenir toujours le coup avec énergie et volonté. Papa ne montrait rien mais Camille voyait bien qu’il vieillissait.
Tout cela l’inquiétait, la poussant encore plus à s’agiter et à bouger sans cesse.
A l’école, le vieil Edgard passait son temps à la punir car, comme il disait, elle comprenait trop vite et ne voulait pas attendre les autres ! Camille se mit alors à faire l’andouille et son père fut prévenu que sa fille ne suivait pas à l’école. Au bout du compte, ce fut Camille qui dégusta ! Elle eut même envie un jour que les crocos saligauds bouffâssent le vieil Edgard !
Mais Zoé la rassurait et lui proposa un jour une aventure folle.
Une équipe d’ethnologues -des humains savants étudiant les autres humains comme on le fait des papillons- avait installé son camp pas loin. L’un d’eux parlait grue couramment et Zoé s’était bien liée avec lui. Et ce jeune humain pilotait une espèce de machine volante qui pourrait transporter Camille, Zoé n’ayant pas besoin d’une machine pour voler !
Camille s’embarqua et s’attacha dans la cabine de l’étrange machine, toutes portières ouvertes et découvrit tout à coup son pays vu d’en haut, de quelques dizaines de mètres. Zoé, avec grâce, évoluait pas loin, prenant garde aux pâle de l’engin et aux remous de l’air bruyamment brassé.
Camille ouvrait ses yeux et sentait le vent puissant caresser son cuir gris déjà épais. Le jeune humain, guidé par Zoé, survola l’île aux banians, puis déboucha au dessus de la troupe des hippopotames, mollement avachis dans une sieste inévitable : il fait si chaud même au milieu du Niger !
Edgard regardait partout et ne comprenait pas d’où venait ce bruit de moteur et son nom soufflé à pleine gorge. La maman de Camille faillit perdre pieds lorsqu’elle aperçu la tête de sa fille au dessus, dans le ciel, la grosse Berthe souffla un n’importe quoi et si et si do ré mi fa sol, tout le monde levait la tête, incrédule et stupéfait.
Son grand frère et sa sœur ne disaient rien, occupés à jouer et ne s’intéressant pas aux discussions des adultes. Ils savaient rester enfants eux, comme disait la Berthe. Camille virevolta plusieurs fois et repartit avec son pilote et son amie vers l’est, le camp des humains.
Lorsqu’elle revint, avant la nuit, dans le coude de la rivière, elle s’attendait à être pressée de questions. Mais rien de tout cela ! Personne ne s’intéressait aux folies de Camille comme disait Berthe surnommée scorpion bouffi par certains…mais chut !
Seul le vieux pêcheur Pipé s’approcha prudemment et entrepris par geste de parler à Camille. Mais rien n’y fit. Camille n’était pas Zoé et malgré ses dons incroyables elle ne savait pas parler humain. Le vieux se contenta de lui caresser la tête et de lui sourire. Camille chanta un peu pour lui mais il eut presque peur. Il faut dire que lorsqu’un hippopotame souffleur chante, avec sa demie tonne, cela fait du bruit et du vent ! Et si et si do ré mi fa !
Camille a souvent pensé et rêvé de ce vol. Les savants sont partis, Zoé s’est envolée pour l’Algérie, puis l’Espagne, avec une bande de cigognes bavardes.
Seule pour de longs mois, avec des souvenirs et peu de projets, Camille a eu le temps de penser à sa vie et celle de ses proches. Son père si occupé, son frère un peu pâlot et pas très fort, sa mère tendue parfois et inquiète malgré les apparences, sa petite sœur si fragile.
Certains jours, Camille pensait trop à eux et empoisonnait d’inquiétude sa bonne humeur habituelle. Elle commençait mille choses sans les finir, agitant sa tête et ses petites oreilles au milieu du fleuve, comme pour éviter de penser à tous ces soucis et mieux attendre le retour de Zoé. Essayez de bouger très vite la tête en tous sens, de courir partout, de grimper de sauter, de gratter et de parler vite, de rogner et de grignoter, de ramper et de taper, de griffer, de couiner, de tomber et de bondir….vous serez à l’abri de toutes mauvaises pensées. Mais elles reviendront ! C’était bien cela le problème de Camille. Les paroles et les longues heures avec Zoé lui avaient fait comprendre que seuls les mots peuvent résister sans se rouiller ni se déformer, sans s’abîmer ni se tordre !
Camille décida alors d’apprendre à parler aux humains car elle sentait bien que le vieux pêcheur serait un compagnon utile qui pêcherait pour l’en débarrasser des pleins filets de mots tristes, inquiets, pas drôles, ennuyeux et crapoteux!
Et lorsque Camille décidait…cela ne traînait pas ! En deux mois elle pu discuter et comprendre Pipé sans problème avec la complicité d’une vieille tante de Zoé, trop vieille pour la migration et qui finissait sa vie tranquillement dans la région.
Lorsque Camille retrouva Zoé elle eut cent douze mille et treize choses à lui raconter, avec au fond des yeux l’envie d’entendre aussi des nouvelles du Nord.
Elle retrouvait les mots de Zoé, leurs histoires et leur vie si variée.

J’ai oublié de me présenter. Je suis Nebout, le pélican chroniqueur. J’écris les histoires de la brousse, de la savane et du grand Fleuve. Je les écris en échange de quelques poissons et de musique. Un beau métier.

2 réponses à L’hippopotame souffleur

  1. Anonymous says:

    grosse b^te, musique, parler de n’importe quoi….
    Je fais la commande sans avoir lu ton texte pour ne pas être influencée:
    déjà la bête a commencée à cacher sa tête sous un gros chapeau bien plus gros qu’elle (tu vois comme il est gros le chapeau alors, vraiment gros…la grosse bête tu la vois , grosse comment tu la vois? comme un éléphant, ? Plus encore ?eh bien le chapeau, lui, il est plus gros que la bête qui est plus grosse que l’éléphant.
    Bon ça c’est déjà le début, c’est la première image comme on dit…
    Maintenant musique…faire une deuxième image avec musique, comme la deuxième case de la bande dessinée…
    Temps
    Temps
    Tout de même pas une partition , comme la photo du texte de notre cher fabricauteur,
    non et puis ce serait copier, les droits d’auteurs et tout le fourbi…
    Bon il y a la musique genre Debussy, tu sais celle qui crée des images « la cathédrale engloutie » par exemple… eh bien tu la vois descendre doucement dans la mer, doucement engloutie, carrément plusieurs images.. presqUE UN FILM
    On la voit, encore, on la voit encore un peu, encore un tout petit peu un tou petit petit petit… et c’est là, à ce moment là que la petite cathédrale voit sur le rivage la grosse b^te avec son gros gros chapeau…..

    (Suite au prochain épisode)

    La tulipe

  2. Anonymous says:

    b^te musique (suite)
    rappel de la dernière image :
    la cathédrale d’un seul oeil (celui qui reste encore hors de l’eau aperçoit sur la rive un très gros chapeau sur une brosse b^te…
    Rivière,
    dire n’importe quoi,
    associer rive à rivière,
    musique à éléphant,
    grosse b^te à chapeau,
    et puis encore
    grosse rivière à musique
    musique à grosse b^te,
    très gros chapeau à n’importe quoi

    (suite à l’épisode précédent!!?)

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