LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

caractères évadés

Mathias, c’est un nom de rat de bibliothèque ? Non mais là c’est celui du vieil écolo qui passe sa vie dans les sous-sols de la rue Blanche, à classer de vieux papiers dont tout le monde se fout. Mais un quotidien doit avoir son cubage de papier moisi. Question de mythologie. Et lorsqu’on est publié depuis 1904, cela fait un certain tonnage. Le Mathias est un type tout pâle qui ne connaît pas le soleil, ou du moins plus depuis longtemps. Je crois qu’on le garde par tradition, comme l’escalier branlant dans l’entrée ancienne de la rue des Italiens. Un meuble qui bouge et qui traîne ses sandales le long des immenses étagères.
Marie est une jeune stagiaire, un peu bizarre. Elle n’aime pas Internet, préfère le violoncelle à la techno, s’habille comme elle se lève, toujours de travers, rêveuse et ronde, mignonne et potentiellement sexy mais en dehors du monde et du regard des autres. Léo a même essayé de la draguer…je crois qu’elle n’a même pas vu qu’il existait ! C’est dire. Parce que Léo…Nous sommes tous deux agents de sécurité dans le hall.

J’ai retrouvé sur notre bureau une liasse de feuillets dans une enveloppe brune froissée, à mon nom. Une trentaine de pages manuscrites, sans ratures. Parfois le papier était troué par une pression trop énergique du stylo combinée avec un sous main sans doute trop mou.

Une feuille vide contenait juste ces mots :
« je soussigné, Mathias Gambrin, déclare certifier ce qui suit et léguer le contenu de mes deux malles à Marie Jaunereau. » suivait les deux signatures et la date d’il y a deux semaines.

J’hésitais. Lire d’abord ces pages ou m’enquérir de ce qu’était devenu le fossile de la cave. Etait il mort ? Léo me dirait que, comme dans la chanson, les rats l’avaient bouffé.
Le reste était une histoire manuscrite que je n’ai pa eu envie de lire

Léo, l’autre vigile, ne comprit pas ce qui se passait mais il ne résista pas à l’envie de m’accompagner dans la descente aux enfers, par le vieux monte charge avec sa grille en accordéon qui rugissait à chacune manipulation.
Les néons traçaient dans les longs couloirs des blessures blafardes qui rongeaient à peine l’obscurité du boyau. Une impression de sale et de temps arrêté submergeait tout.
Une porte métallique s’ouvrit sur une pièce sombre occupée en son centre par une immense table ronde éclairée par deux énormes lampes de bureau, ces lampes aux corolles vertes qui donnent une lumière fine dans les bibliothèques anciennes ; Et minuscule derrière une pile de paperasses, des dossiers, une bouille ronde émergeait. Celle de Marie, le visage brillant de larmes.

Il est parti, parti pour de vrai. Il a laissé ses affaires et juste un mot pour me dire qu’il me laissait deux caisses des ses affaires personnelles. Il a même laissé sa blouse et sa pipe, ses ciseaux fins et sa bonbonne de glu du Sénégal.

Je pensais soudain à cette odeur de miel que ce liquide ambré laissait partir, lorsque la bouteille ouverte sur le bureau attendait le défilé des responsable du remplissage des godets de colle. J’avais 8 ans. J’en ai vingt huit. J’y suis encore un peu, par l’odeur.
Le vigile remonta. Marie ne comprenait pas et relisait sans fin cette lettre . Je lui montrais la mienne, la liasse…Elle prit ces feuillets et se mit à lire. J’en profitais pour ôter la barre de fermeture d’une des malles de fer peint. A l’intérieur, bien rangés, des centaines de volumes reliés à la toile et à la colle étaient installés et numérotés. Sur le couvercle, un index des numéros donnait la clé.
« …12 les rêveries d’Acchab….18….Les yeux de ta fille…..56….le printemps d’un tueur….87….Dune bleue… ». Chaque malle contenait une centaine de volumes. Le bougre avait passé son temps à écrire, aux frais de la société ! Scandale s’il en fut, et cocasse clandestin qui faisait éclater les fruits de sa ruse.

Marie avait enfin cessé de pleurer et par un miracle incroyable avait vu que j’étais là. Elle se leva et vint contre moi en me demandant de la tenir très fort. Là elle me raconta une histoire compliquée d’un type qui rapte les mots et les lettres pour les fourrer dans des canevas.. Bref je n’ai rien compris à son délire. Mais que Marie se coule contre moi, que je sente ses seins minuscules et fermes contre moi, son odeur, sa tiédeur…je commençais brutalement à m’intéresser foutrement à la création littéraire. J’ai juste laissé ses paroles se tarir comme un bouteille qui finit de se vider au sol, en lui caressant les cheveux.
J’ai rien compris Marie, mais ce n’est pas grave. Viens on va faire un café. Elle m’a souri, à moi, le type borné qui comprend rien comme me dit sans arrête Fabienne, la femme qui habite chez moi.
Autour de nous dans la grande salle la pénombre s’était adoucie, mes yeux s’étaient habitués en tous cas. Je regardais les étiquettes anciennes à l’encre violette et celles plus récentes et imprimées qui dénonçaient le contenu des boîtes de documents. 1908, Dreyfus, échos de province, 1926 la mode est à la broderie anglaise et à la satinette,1968 Nanterre et les enragés, 1975 Pétrole et politique nucléaire…
Impressionné par ces dates, j’ouvrais à chaque fois avec soin la liasse de documents sur la tablette rétractable que je tirai de sous l’étagère. A chaque fois, des coupures de presse, des tracts, des pages collées avec coin et légendées à la main le plus souvent.

Mais sur aucun document ne figuraient un seul caractère d’imprimerie. Juste les photos et les notes manuscrites. Tout le reste était vierge, envolé, évaporé.

Marie commença de lire un billet de Mathias, collé à côté de la machine à café..
« Pendant des années j’ai pu constater que le total des mots imprimés de la Terre entière était incompressible mais aussi impossible à étendre. Nous risquons la pénurie si nous bloquons au fond de nos archives tous ces caractères. J’ai donc mis au point un dispositif pour leur rendre leur liberté. En échange, à la suite d’un accord avec les maîtres de la charte des imprimés, j’ai pu me servir de ces lettres et de ces mots à ma guise. C’est pour toi Marie. Je n’en ai plus besoin. Je suis un homme trop vieux pour rêver avec toi. Dommage mais toi tu sauras voyager et prendre soin de ces lettres, en libérer de millions d’autres. »

Par chance, personne ne consulte ces archives et ce n’est pas Marie qui dira quoique ce soit. Elle vient de se faire embaucher pour remplacer Mathias parti sans prévenir personne à la retraite. Personne n’avait vu le temps passer.
Quant à moi, je surveille les entrées les sorties, pas les évasions de caractères que Marie organise toujours. Elle me regarde. C’est nouveau. Et je ne supporte plus les blagues crasses de cul de Léo à son égard. Marie, c’est quelqu’un et même l’autre jour j’ai failli avoir envie de l’embrasser, de la serrer contre moi. Heureusement qu’elle a eu la même envie parce que sinon je serais très triste de ne pas avoir senti le goût de sa peau sur mes lèvres.

Attention !
Cette histoire doit être recopiée à la main sous peine de redevenir papier blanc.

Laisser un commentaire

Archives