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Idée de lettres perdues

Sous le grand platane aux feuilles claires, le soleil passe un peu mais la chaleur est supportable, à condition de ne pas bouger. Sur une grande couverture bleue j’ai installé nos sacs pour en faire une litière raisonnable où t’allonger. Tu fermes les yeux, installée comme une prêtresse. La rivière clapote à peine, quelques martin-pêcheurs font des virgules bleues d’une rive à l’autre avec parfois un éclair argenté dans le bec. Je suis assis à côté de ta tête que tu as tournée contre ma cuisse.
Le vieux numéro d’Art Press que je trimballe depuis le début des vacances va enfin servir à t’éventer, à écarter les rares insectes qui s’aventurent dans l’air tiède et figé.
Les grandes orties sont presque fânées, minables et chargées de graines. Leur descendance va piquer bien des jambes nues.
Je suis adossé au tronc et je commence à agiter dans une rythme lent le magazine, coincé entre ma paume et mon pouce, avec ce geste de poignet cassé que l’on adopte dès lors. Tu vas peut-être même t’endormir. Pas un bruit autre que le frôlement du papier dans l’air, chuinté, discret bruit d’étoffe. Un peu le même bruit que ta robe qui tombe dans le noir de la chambre quand tu te couches après moi, et que je fais semblant de dormir… Ce bruit est délicieux.
Le mouvement me berce et je ne fais pas trop attention, les yeux dans le vague de tes cheveux, tout près, qui sentent la tendresse et nos câlins du matin.
A chaque va et viens, une poussière se détachait des feuillets serrés. Une poussière de grains noirs de tailles variées. En regardant mieux, j’aurais pu même me rendre compte que ces poussières étaient en fait des lettres d’imprimerie. Des grasses, des italiques, en arial ou en batang, des polices de tailles diverses, des soulignées des calligraphiées… Toutes ces lettres, au bout de quelques minutes, ont constitué un petit nuage stable au dessus de ton ventre entre tes seins et ta ceinture, juste là où ton chemisier blanc n’avait pas une seule tâche de sauce tomate de la pizza engloutie quelque minutes avant avec force rires et doigts léchés.
Le nuage stagnait toujours, grossissant au rythme de mes mouvement de main avec l’éventail.
J’ai fini par me rendre compte de ce phénomène, sans me rendre compte que le journal agité était désormais quasiment vierge de toute inscription. D’un revers de main je tentais d’écarter ce que je pris pour un nuage d’éphémères, ces insectes d’un instant qui se passionnent pour des regroupements mystérieux en un point précis.
Rien ne fit. Je cessais de t’éventer, posant ma tête contre le tronc, cherchant une zone lisse et ne trouvant que des verrues inconfortables à ma nuque.
Regardant à nouveau, je vis que le nuage avait disparu mais que ton chemisier était maculé de stries grises et régulières. En regardant mieux, un texte était imprimé sur le tissu dans un ordre parfait. Je ne pouvais pas le lire et me lever risquait de te réveiller. J’ai pris mille soins pour me dégager et maintenir ta tête avec le sac photo.
Un texte bien régulier s’alignait entre ton sein droit et ta hanche gauche. Il n’était pas long et j’ai pris soin de le recopier avant ton réveil, de peur que ces insectes d’imprimerie ne s’échappent à nouveau pour réintégrer la revue.

« Au temps des roses rouges je vendrai pour trois thunes le salaud d’à côté…j’aurai des gants de fée pour glisser sur piano des concertos tranquilles à soulever les corps, à refaire danser les vieux sourds et les sourdes.
La pelure des fruits ne parle pas souvent des yeux du jardinier, des colères, des doutes, des bruits dedans les rêves à cesser de dormir. En fait les fruits ne disent rien. C’est sans doute leur moindre défaut. Personne ne s’en soucie. Tes yeux même fermés parlent tous les jours du printemps et des bois, ceux qui frissonnent sous les vents du matin de tempête, s’ébrouant comme un poulain avant de s’agiter en tous sens dans le grain.
Dans tes regards au réveil je regarde les traces de continents dorés, musiques improbables et couleurs de poudres fines. Dans tes yeux qui sourient il y aurait du sable, des vagues et puis ma dune, ventre fécond mouvant dressé pour garder la forêt et lécher l’océan.
Au temps des roses claires je prendrai par la main le salaud d’à côté…j’aurai des doigts gentils et des silences chauds. »

Une feuille de platane est tombée sur ton épaule, lentement. Cela suffit à réveiller la princesse petit pois qui a le sommeil aussi léger que sa main est fine. Tu t’es étirée, j’ai regardé tes yeux et tu m’as attirée contre ton visage.
Un peu plus tard, ton chemisier fripé ne permettait aucune lecture. Juste une tâche sous la poche gauche. En regardant mieux, un mot était resté imprimé, comme une marque : « océan ».
J’ai regardé la couverture d’Art Press. Tout était en place. Mais en relisant l’éditorial cent fois commencé, j’ai souri en constatant que les lettres avaient composé un autre article nettement plus drôle sur l’exposition Kandinsky que celui imprimé initialement
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