LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et mots0681571560
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Le beau merle et le balayeur

Ce journaliste avait un talent indiscutable et le petit amphithéâtre de la FIAC vibrait à l’ombre de ses phrases. Il avait côtoyé si durement la souffrance et la mort, dans ce pays écrasé de soleil, résisté à la répression, tenu bon. De plus il avait le témoignage filant, une longue causerie imagée et sinueuse, éclairée de soleil et traversée de roulements caillouteux qui tournaient dans la salle, dans des silences retenus et savants. Je pensais à ces jeux avec Mounir, quand nous étions enfants, sur le rebord craquelé d’un oued presque sec.
Une jeune femme très brune et fine l’admirait avec les yeux, la bouche et tout le corps, comme tendu vers cet orateur poignant.
La vie, la misère, la répression, les gamins qui courent dépenaillés, les femmes qui crient, les hommes aux regards parfois éteints, les jeunes dont les dents brillent et qui ont les poings serrés.
Deux ou trois spectateurs prenaient aussi des notes, sur de petits carnets, un cahier d’écolier, avec de beaux stylos, dont l’un en écaille bleu, comme celui de Luce, l’institutrice française qui était venue avant la guerre d’indépendance, qui était restée avec nous pendant la guerre et encore restée après, avec ses fils et son mari, chasseur fou et généreux qui adorait le thé et les virées dans la montagne avec Sélim. J’aimais tant voir ce stylo voler entre ses doigts fins. Pour moi, tout enfant, c’était le raffinement le plus complet, au dessus encore de la cérémonie du thé chez le voisin Kader, fier de ses collections de verres et de plateaux de cuivre anciens.
Le baroudeur continuait à promener son auditoire avec un plaisir non dissimulé. Il en profitait pour souligner à quel point on est bien en France, dans un si beau pays calme et égalitaire, loin des troubles et de l’injustice de là-bas… si loin, en bas sur la carte, sous la Mer du milieu des terres.
La belle fille avait détourné un instant son regard et cherchait dans son sac de quoi écrire. En vain.
Etant appuyé au chambranle de la porte, je lui tendis un crayon de bois, un peu sali par un séjour dans la poche de ma cote verte et bleue. Le tabac en brins finit par tout salir dans les poches.
Elle me sourit brièvement et retourna ses grands yeux vers l’objet adoré et le fixa avec ferveur.
Les voitures qui sautent, les manifestation réprimées à balles réelles, les prêches enflammés, les jeunes qui affrontent les brigades de gendarmes, les youyous des femmes, le regard noir des vieux., les lacrymogènes, les incendies et les blessés…Il avait tout vécu, en trois semaines, ce type magicien avait endossé l’histoire de la Kabylie, de la révolution algérienne, du colonialisme, sans oublier la situation particulière de la langue kabyle, de sa musique, de ce chanteur assassiné, enjeu politique et social important…
C’est pas un journaliste, c’est un buvard !
Cette réflexion intérieure me fit rire assez fort et certaines personnes se retournèrent avec un air de reproche. Même la jeune femme me toisa avec colère. J’avais interrompu la mélodie…
Une dernière photo occupa l’écran et il invita l’assistance à poser des questions, à faire des commentaires sur son bouquin, ses analyses, ses aventures. Sa vie son œuvre étaient bien au centre de cet hémicycle, tendu de velours gris et rouge, à cinq ou six mille kilomètres de mon ancien village et de ces tourbillons de poussière qu’un vent malin faisait danser au sommet des dunes, à la lisière des crêtes rocheuses, sur les chemins près des champs irrigués. Mon grand-père me racontait que ces tourbillons étaient des Djins qui dansaient pour dire aux hommes combien le monde est beau mais aussi combien il est mouvant et instable. La mère lui répondait que c’était Dieu qui promenait ses lévriers. Ma sœur ne disait rien. Les autres naîtraient plus tard, un par an, jusqu’à la mort de la mère, laissant papa Larbi seul et malade de chagrin.
Mais cette histoire là, quel journaliste viendrait en parler. De toute façon personne ne serait intéressé. Cette tristesse et ces figuiers qui piquent, cette poussière qui danse et les yeux de Lamina, cernés de noir, comme une Lune s’entoure de brume sombre quand le vent va souffler, plein de sable, le lendemain…
Et puis il faut bien parler pour raconter la vie, savoir choisir les mots et peser les silences, raconter avec la même sincérité ce que l’on a vu et ce que l’on a imaginé, mêlant le tout pour en faire une vérité indiscutable. Personne ne peut vérifier si l’homme est allé sur la Lune, pas plus que si ce baroudeur est sorti de son hôtel protégé pendant les émeutes…
Moi j’avais envie d’entendre parler de mon pays et il n’a parlé que de lui, en représentation chez les indigènes agités. Il s’est fait un petit stage « guerre civile qui commence, qui sait ? » et cela va lui donner du poids pour sa carrière.
J’avais sur le bord du cœur des odeurs d’orangers, de ces petites dattes que maman alignait après les avoir fourrée de confit d’amandes, pour les enduire de miel liquide. On disait avec ma sœur que c’était des gros scarabées au sucre : on les gobait en feignant le dégoût.
J’avais près des oreilles le vacarme des grands vents, la brûlure qui sèche tout, le calme du refuge dans notre petite maison aux murs épais, la rue qui dégringole et tous ces gens assis. Ces saluts et ces rires, ces transistors pourris laissant filer parfois une chanson d’Idir, ou d’un autre, des nouvelles d’ailleurs, de ce reste du monde.
J’en suis parti de ce village, de ce bourg calme et crasseux oublié au fond d’un pays immense. J’ai gagné le pays des fauteuils de velours et de la démocratie formelle. Pendant des années, mon accent, mes cheveux et ma peau m’ont servi d’étoile jaune. J’étais marqué, dénoncé avant d’avoir agi, rien qu’au son de ma voix, à l’énoncé de mon nom. Papa Larbi m’avait toujours dit d’en être fier, comme lui l’était, avec sa médaille de héros de la guerre, que de Lattre lui-même lui avait décernée, en 1945. Un général ! tu te rends compte ! Et il m’a appelé par mon nom, devant plein de gens !
Ce nom, j’en suis toujours fier, mais il est effacé sur ma poitrine, car la cote est de mauvaise qualité et au bout de trois lavages…
Il faut laver nous-mêmes nos cotes, car à la FIAC, c’est dans le contrat.
Parce que tu vois, j’ai perdu mon accent, j’ai coupé mes cheveux, je suis chétif. Je ressemble de mieux en mieux à un ouvrier d’entretien français à 553 €uros mensuel, chargé de faire croire que ce magasin est propre.
Au début, je faisais les cageots à Rungis. Et puis le travail a cessé. J’ai pu faire le veilleur dans un parking et avoir du temps pour apprendre le français, me perfectionner en arable littéraire. J’ai aussi découvert l’espagnol et l’anglais un peu plus tard avec un vigile, qui surveillait avec moi un entrepôt de matériel électrique…
Mais les patrons, les collègues aussi, ils rigolaient de me voir avec mes livres et mes cassettes. Ma logeuse aussi.
Il faut bien qu’il existe des gens ridicules pour qu’on puisse se défouler me disait-elle souvent. Elle s’est tuée en glissant dans sa cave et je n’ai même pas eu envie d’en rire, ou même d’en sourire. Elle me parlait, elle, au moins.
Arriver en France lorsque tu viens du bled, c’est comme débarquer sur la banquise en tongues. Tu es à côté de toutes les plaques. En plus tu es au choix : un voleur, un trafiquant, un clandestin, un profiteur, un parasite, etc.
Tu regardes une femme ? Tu es un agresseur. Tu demande un renseignement dans la rue ? on écarte les enfants…J’exagère à peine et je me revois maladroit, tentant de montrer à la rue entière, à la France, pendant des semaines, que j’étais le fils de papa Larbi, un type bien, honnête et croyant, simple et doux.
J’ai mis du temps à mesurer la lourdeur du sable qui remplit tout ici, sans même qu’on le sache.
J’ai abandonné mes habitudes et j’en ai repris d’autres. Le demi a remplacé le thé, et je n’ai pas trop cherché à reconstruire une maquette de mes montagnes ici.
A présent, je travaille juste ce qu’il faut pour finir un livre que j’ai commencé à écrire il y a une douzaine d’années. Rien de spectaculaire qu’une lente modification, une carapace qui pousse et d’autres méfiances qui s’installent. Je tente de relier ce qui m’a fait là-bas et ce qui me permet de tenir ici et finalement de m’aménager une vie assez riche et agréable.
La jeune femme ne m’avait pas interrompu pendant mon récit, lorsque je l’avais attrapée par le bras à la sortie de la salle. Je lui avais juste demandé de m’écouter un instant. Mais cet instant avait duré assez longtemps et les lumières commençaient à s’éteindre, les vendeurs rangeaient leur caisse.
J’ai laissé mon chariot dans le local et nous sommes sortis par le sas technique du magasin. Je me sentais plus à mon aise avec un blouson et des jeans. Elle a souri et accepté de continuer à m’écouter. Pendant deux heures, les verres ont envahi notre table, dans une brasserie tranquille de la Porte de Clignancourt.
J’ai su ce qu’était le plaisir sans doute ressenti par le brillant orateur de la fin d’après-midi. Un délice délicat, comme une pâtisserie fraîche avec des graines de sésame et des pignons grillés…
Lorsque la jeune femme m’a quitté pour reprendre son métro, je n’ai même pas songé à lui demander son nom ou comment la contacter. J’avais juste passé quelques heures avec un être humain, sans organiser aucun avenir autre que le souvenir de ces moments là.

Papa Larbi aurait bien aimé ce genre de situation.

Il disait souvent qu’il est plus facile de rêver des montagnes ou de la mer lorsque on en est séparé.

Rêver c’est résister rajouterait Idir.

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