LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et mots0681571560
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Les poubelles, les mots et l’opéra italien

En haut, les mouettes ricanent de voir l’état du monde, sous leurs ailes.
Sur la terre, recouverte d’un tapis d’ordures, une silhouette brune et courbée fouille l’immense tas, comme un insecte dévorant la montagne. Au loin sur la colline d’en face, des gens se lèvent pour aller travailler. Les pavillons alignés s’allument les uns après les autres. La vie normale sans doute.

Le bonhomme avance à petits pas sur une ligne imaginaire, retournant du bout de son bâton des cageots, des sacs éventrés, une plaque de bois, un amas de tissus puant. A part les sacs en plastique de le vent du matin agite et qu’il fait s’envoler vers l’immense grillage où ils s’écrasent lamentablement, rien ne bouge, pas un bruit. Les camions sont déjà venus vomir leurs entrailles collectées tôt dans les rues vides. Le type avance sans broncher, attentif.

Au bord de l’immense tas d’ordure, un petit édifice se distingue par sa géométrie voulue. A partir d’une carcasse de caravane, un agencement de plaques et de palettes de bois fait penser à une habitation. Il habite là, au milieu de classeurs et de boites remplies avec soin.

Un coin d’habitation sommaire occupe une petite partie de cette installation. La plus grande partie est constituée par une sorte de hangar très bas de plafond, dont le centre est pris, tout du long par une table de plusieurs mètres, en planches et en vieilles portes. De chaque côté des étagères à n’en plus finir, réalisées dans les matériaux les plus divers. Les briques et les parpaings côtoient les présentoirs de produits de droguerie ou de beauté. Tout ce qui peut soutenir une boîte ou un classeur a fait l’affaire.

J’ai fait le tour de la construction pour le rejoindre. Il m’a vu arriver mais ne cesse pas pour autant sa cueillette. Le vent est tombé d’un coup, le soleil malingre va réveiller le monde et les odeurs de la décharge. Un rat cavale un peu plus loin, autre inspecteur de ces lieux de fin du monde des objets et des choses.
-Pas des gens ni des histoires ! , pétille le bonhomme . Ici tout arrive et je fais repartir des tas de choses. Il y a bien du rangement à faire, sans cesse. Les gens ne comprennent pas que l’on puisse vivre ici. C’est vrai que ça pue et il y a les rats. Mais je ne suis pas là tout le temps. Personne ne sait que j’habite une petite maison sur la corniche…
Nous marchons un peu vers son repaire comme il me le dit plusieurs fois.
-T’as l’air bien gentil mon gars mais ne compte pas me tirer des choses que je ne voudrais pas te donner. Ici c’est moi qui décide.
Je le rassure, enfin j’essaye, mais il n’est pas inquiet, du tout. Moi par contre je suis dans un malaise qui monte lorsque nous pénétrons dans cette salle d’archives en quelques sorte. Toutes les boites sont remplies de papier, de feuillets rangés selon un ordre qui n’apparaît pas sur les boites.
-Tu vois, cela fait trente ans que je range. Mon fils dirait que je suis un vieux fou, ma femme…elle est partie avec le garagiste aux yeux bleus qui ressemblait à Gabin. Moi évidemment avec mon teint corbeau et mon mètre soixante… Mais tu te dis que ces boites sont la preuve que je suis abîmé du dedans.
Attention mon gars, attention à la manière de regarder. Le point de vue reste la première question à se poser dans ce monde. Je t’explique. Il y a des créateurs, à l’origine des choses. Il partent d’idées pures et bien repassées, de rêves abstraits, de tortures internes blanches et folles, et ils délivrent un message, une image, un poème : des mots sont dits, répétés, opposés, balancés au vent, à la gueule. C’est suivant…
Moi j’ai soif. Tu veux un café ?
Nous buvons lentement un café immonde mais très chaud qu’il a fait rebouillir sur un petit réchaud à gaz de camping.
-J’aime pas trop le café, alors excuse moi, il doit pas te convenir, mais au moins il est chaud.
-C’est exactement ce que je me disais
-T’es un drôle toi, c’est bien. Et ta boîte, c’est un magnétophone ?
-eh bien je suis venu pour vous interviewer alors j’ai amené mon appareil. Mais si vous ne voulez pas que j’enregistre je ne le ferai pas bien sûr.
-bah, tu peux si ça peut te servir. Mais attention, si tu dis des conneries sur moi, je te retrouve et tu prendras des coups de bâton !
Il se mit à rire devant mon air défait et conclut par une nouvelle louche de café dans mon quart en plastique.
-J’te disais que certains sont au début de la chaîne. Ils fabriquent et moi je suis du côté des poubelles, à la fin. Je suis celui qui tient la porte de la fin des choses, le portier des inutiles. Mais je fais mon tri et depuis toujours j’ai eu envie de ne pas laisser les mots et les phrases partir dans le néant. Il y a des archives pour cela, des banques de données. C’est du stockage de la mise en tas plus ou moins élaborée. Ici j’ai inventé autre chose. Je recycle les mots. Pas tous, mais ce qui me plait. Je trie des écritures, des imprimés, je pioche ici et ailleurs des mots et je les colle, je les assemble, dans des cahier sans fin. Parfois une histoire surgit, un argument, une romance. Souvent il n’y a que de courtes considérations que le vent ou les nuages, l’écho de mes frères humains et de la ville me suscitent.
-Mais comment vivre de tout cela ?
-Pas difficile ! Depuis vingt huit ans j’écris un ou deux livres par ans, sous un faux nom. Ils se vendent bien, assez pour que je vive tranquille ici et là. Tout le monde me prend pour un clochard mais cela ne les empêche pas d’acheter mes bouquins à la Maison de la presse. Parfois j’en retrouve dans les bennes à papier ! C’est très amusant. Je me retrouve piégé par mon propre point de vue ! Alors je rigole et je vais boire un café avec Fernand le gardien de la décharge. Lui il sait. Fernand c’est un vrai poète, mais il sait à peine lire. Je lui refile les magazines de filles nues. C’est le seul truc qui le branche un peu. Pour le reste il est un peu déprimé je trouve, le Fernand.
Alors je trouve une phrase, je la découpe et comme un champignon à identifier je la glisse dans ma besace. Plus tard, j’étale ma moisson sur la grande table et je cherche à assembler ces éléments disparates. Je n’écris rien, je cherche des mots, des articles, que j’agence pour que cela fonctionne comme des phrases habituelles. C’est long mais cela laisse le temps de penser, de réfléchir. L’écriture à la main ou à la machine est trop instinctive je trouve. Moi, j’écris avec des ciseaux et de la colle.
Tu vois le bidon, là c’est ma réserve. Il y en a au moins trente litres !

Et il parlait, parlait, comme balance une valse de Nino Rota, avec une charme lancinant, une tranquillité qui fait attendre sans hâte le couplet délicieux. Tout se liait avec facilité. Le café était presque buvable.
-Ton magnéto là, il pourrait faire de la musique ? Car ici je n’ai pas de musique et je ne sais pas trop comment faire pour écouter en travaillant car je bouge toute le temps entre les tas et le hangar..
-il vous faudrait un appareil portable avec un casque sur les oreilles
-et que je ne puisse plus écouter le monde en même temps ? mais tu n’y penses pas ! Ce n’est pas grave, mais j’aime tellement l’opéra italien !

Nous avons passé la journée à discuter. Il m’a fait voir ses tas et comment il pistait les traces intéressantes, les « mots clés » comme il dit. Je suis parti en fin d’après midi, en me rendant compte que je n’avais presque pas enregistré. Mais dans ma tête, comme ces oiseaux qui planent en quête d’un bout de rien à manger, des nuées de mots s’agitaient en tous sens.

Le lendemain, la décharge était fermée. Je suis donc revenu le lundi avec un gros sac de sport.
-Tu viens dormir ici mon gars ?
-Non j’ai un peu bricolé hier, pour vous fabriquer un cadeau.
J’ai tiré du sac une ceinture de tissus large et solide, sur laquelle deux hauts-parleurs étaient fixés avec un lecteur MP3 dans son étui. L’ensemble était alimenté par un quatrième boîtier de taille réduite plein de batteries au nickel. J’appuyais sur le lecteur et aussitôt la voix de Maria CALLAS s’éleva au dessus du tas où nous étions. Casta Diva planait impériale au delà des immondices.
J’ai vu le vieux chanceler et sourire aux nuages, écarter les bras et lentement se retourner vers moi.
-C’est pour moi, bredouilla-t-il ?
-Oui et j’ai enregistré tout ce que j’ai pu trouver comme opéra italien sur Internet. Il y en a 345 heures en mémoire dans ce petit machin….
-Et pourquoi tu m’offres ça, toi ?
-Je ne sais pas, sans doute parce qu’ici, avec vous, sur ce site de la fin des choses, il y a besoin de musique. Vous ne pouvez pas tout sauver, les mots et les sons. Alors ainsi vous continuerez à sauver des mots et les idées et la musique qui vous manque vous aidera j’espère.
-Tu sais, pour ton travail, si tu as besoin de mots, tu prends ce que tu veux ici. Il te suffira de me demander quelle boite prendre, car mon classement n’obéit qu’à son maître !

Je crois même qu’il a eu l’œil humide un instant le bonhomme. Moi en tous cas j’ai failli pleurer de le voir aussi heureux de s’équiper de sa chaîne hifi ambulante, sur son blouson déchiré.
Je l’ai laissé avec le Trovattore, reprenant avec son bâton certains mouvements, seul au milieux de millions de tonnes de saloperies, prince des poubelles, chef d’un orchestre inimaginable, avec des oiseaux criards au dessus, qu’il n’entendait plus.

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