LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

A l’enseigne de la fille sans coeur ?
Le Fabricauteur a été soumis à une exigence à base de mots épars, sans autre pistes. Voici le résultat, en espérant que la Bête du Gévaudan sera satisfaite et ne nous boulottera pas tout cru !
poche, gras, rauque, amandier, zubrowka, ratatiner, siffler, danser, chance, carabistouille, rot d’escargot, piston, statique, orobanche.

Devant la boutique il avait installé des cageots, sur de vieux tréteaux de guingois. Depuis le trottoir d’en face le magasin semblait être éventré, vidé en partie, dégorgeant son trop plein de choses dans un effondrement de cagettes et de piles de livres, d’objets divers et innommables, si mélangés qu’on ne pouvait les identifier qu’en les extirpant du vrac.
Les façades rougies par les briques encadraient ce décor, incongru dans cette petite ville de province, calme et posée, loin de toutes les fantaisies que l’on prête aux capitales.
Zubrowka était arrivée dans le début des années soixante dix, et pris la place du vieil émailleur qui jouait du piston et dansait lors des fêtes de l’Amandier, chaque été. Il était mort dans un bruit rauque, tout ratatiné dans son spasme, le soir du 14 juillet, devant la Mairie. Pas de chance pour ce bonhomme un peu gras qui avait coutume de héler ses amis en utilisant un sifflet de « sergent de ville » précisait-il. Il l’avait toujours en poche.
Elle avait ouvert la boutique et vendu le bric à brac qui remplissait le logement du dessus. De vieux instruments, des partitions de musique klezmer, des photos par pleines valises, des poupées de chiffon et de porcelaine, des tresses savantes de lacets colorés, des ceintures et des bonnets, des livres et des livres, des instruments de cuivre, des étoffes…
Les bourgeois du quartier finirent par entrer dans ce désordre, l’air parfois méprisant, semblant craindre de se corrompre au contact de ces restes d’autres vies.
Monsieur LYME était planté devant elle, statique et coincé comme un automate manquant d’huile. Elle était assise derrière sa grande table à tout faire, triant des dentelles de bords de cheminée.
Il ne bougeait pas. Elle attendait en vérifiant d’un doigt l’état des tissus.
Au bout de cinq minutes, très longues et pesantes, il finir par réclamer un ouvrage, en précisant qu’il ne devait pas se trouver ici.
Pourquoi le demander alors répliqua-t-elle. Il partit fouiller dans le recoin qu’elle lui désigna d’un bras évasif.
Zubrowka n’avait pas envie de s’intéresser à ce type qu’elle croisait souvent, raide et sortant de l’église Ste Madeleine au bras d’un clone de Belphégor, avec mantille noire et toute le bazar !
Elle l’entendit fouiller et retourner longuement les livres tassés dans trois caisses de bananes de Guadeloupe, les seules caisses que les bouquinistes sérieux utilisent. Gros carton, emboîtement longue durée garanti.
Il revint avec trois livres et l’air content de lui.
« -Cela va nous faire, je note… L’orobranche et la kleptomanie onirique sans peine de J.KRAFT…Carabistouilles et ciel bleu de G.M SOLIERS édition de 1912 cousue…et L’apologie du rot de l’escargot par B.LENCLUME, texte intégral. Choix judicieux et de qualité Monsieur LYME.
-Je vous dois combien ?
-Mais vous me devez tout cher Monsieur
-….
-Rassurez vous je plaisantais, c’est 18 €uros pour les trois livres. « 
Lyme tendit son billet et rangea avec soin sa monnaie. Il resta encore planté comme un if, sans issue. Elle lui demanda s’il allait bien. Il respira un peu fort.
Il répondit qu’il aimait ce lieu et que tout gamin, en cachette de sa mère, il venait pour écouter les mots et les histoires de Léon, le vieil émailleur.
-« Il avait les mots aux lèvres et un regard qui part au loin, comme un échantillon de voyage en merveilles, un rayon qui vous perce et qui transporte ailleurs. J’avais avec lui les couleurs de tous les matins de la Terre, des odeurs au creux des mains, des vagues et des forêts, des villes bondissantes, des ruelles noircies par la foule pressée. Les histoires se mélangeaient, entre Sinbad et licornes, au milieu des Amériques ou dans le fond des steppes, sur les bords d’un lac africain, sous les flots du Pacifique. J’avais froid avec les explorateurs de l’Arctique et je suais en suivant LIVINGSTONE en forêt ou G.M HAARDT dans sa Croisière Jaune. Le mouvement n’avait pas de fin et je filai chez moi pour éviter que ma mère ne me punisse d’avoir rallongé la séance de catéchisme par ce détour inadmissible. On ne va pas se mélanger avec ces gens là ! aime-t-elle toujours répéter, lorsque nous sortons de la messe et qu’elle justifie ainsi de ne saluer personne…. »
Zubrowka avait laissé tombé ses dentelles sur la table. Elle fixait cet homme ridicule avec une admiration croissante, à la limite de la tendresse.
Les yeux de l’homme scintillaient puis redevinrent ternes et vitreux. Il s’était tu.
« -Vous pourrez revenir quand vous voudrez. Si c’est fermé, passez par derrière et installez vous. Léon aurait bien voulu qu’il en soit ainsi.
-…
-Je suis sa nièce, mais je l’ai si peu connu. Nous n’étions pas réfugiés dans le même pays, mes parents et lui. Et partir vers l’ouest était compliqué pour des juif hongrois réfugiés en Ukraine.
-Je sais, je sais, il m’avait parlé de vous. Merci… je viendrai, je viendrai. « 
La porte refermée sans bruit elle le vit partir, sans hâte et sans âge, vers la grande maison du coin de la place. Emue, elle eut du mal à se remettre à ses dentelles.

Dix ans ont passé. Depuis la mort de sa mère, Monsieur LYME vient tous les jours s’installer dans la partie salon de thé que Zubrowka a improvisé dans un coin du magasin, avec vue sur la place. Il y a installé sa documentation, ses dictionnaires et sa machine à écrire. Le travail avance bien. Elle s’occupe de la relecture et des corrections, complète parfois, et neutralise le téléphone pour le laisser travailler tranquille. Les clients sont discrets, amusés par cet homme qui travaille en vitrine, comme un décor vivant. On vient de loin pour le voir écrire.
Depuis la parution du premier volume des « chroniques exilées », le quartier est devenu un lieu fréquenté par les journalistes et les admirateurs, les curieux aussi. La seule vente des volumes soigneusement empilés et signés à la main par eux deux suffit à assurer un chiffre d’affaire à la boutique.
Sur la couverture de chaque édition il y a la mention :
Léon aimait la mer, la musique et la joie, les images jolies, la mémoire, les fous. Il savait bien chanter et ses appétits fauves décorent de traits vifs le ciel des soirs d’été, là où la terre cesse et que dansent les vagues.

Laisser un commentaire

Archives