LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

INTRUSIONS DELICIEUSES

J’aime bien ces intrusions, ces courants d’air du matin, du soir.
J’écris encore après avoir roulé dans la ville et vérifié que finalement chacun a un panneau accroché sur soi, en allures et en dégaines, en habitus corporel et en vêtures, en démarches, en détails. Comme dans une nouvelle récente.
Je n’avais donc rien inventé d’orwelien, simplement traduit en quelques signes sur la page ce qui existe déjà dehors, là où nous sommes prévenus d’être sages et conformes, citoyens et responsables, corrects dans la ligne qui ne varie jamais trop sur les côtés. Ce que j’aime c’est le bricolage du cheval qui va d’un coup échapper à sa trajectoire pour y revenir ensuite, sa fantaisie ou sa crainte évanouie.
Une trompe de chasse passe par le transistor allumé… des images de bête fumante et épuisée par la course imbécile, poursuivie par ces abrutis déguisés en groom d’ascenseurs ou en gardien de parking d’hôtels de Miami, au nom de la tradition. Je repense alors à ces animaux libres et méfiants, tranquilles et patients que le petit matin m’a laissé voir tout cet été à la lisière du grand bois qui descend jusqu’à la Gartempe vers La Guittière. Leur délicatesse et leur force, la tendresse de leurs déplacements en groupes, le calme de la plaine et les rumeurs de la forêt à peine réveillée. Et ces nabots lobotomisés qui se secouent du croupion entre fins de races, pour traquer avec des meutes de chiens crétins et gueulards, l’habitant ordinaire et somptueux de la forêt. Il y aurait sans doute d’autres manières de réguler leur nombre ! Quant aux chasseurs, leur régulation est assurée par la bibine et l’apéro. Merci monsieur RICORD de votre fidélité et de votre acharnement à réguler le cheptel largement excédentaire de ces glaireux, trognes dans le sinistre miroir que l’espèce humaine se tend à elle-même si souvent. J’ai envie de demander aux frênes ce qu’ils en pensent, à l’acacia du grand pré de commenter leur progression dans la friche, au faisan et à sa famille qui se dérobe à leur recherche hasardeuse (leurs chiens à leur contact deviennent débiles, semblerait-il) juste derrière mon tas de bois, si près de ma maison qu’ils n’osent plus y passer depuis quelques épisodes mémorables.
Instaurons les mots d’urgence pour faire la guerre, entrons en résistance contre la veulerie et la bêtise ambiante. Tout est bon. Le concours général de la niaiserie bat son plein. Faisons preuve alors de dissidence et d’insolences, touchons nous les mains et les corps, grattons le givre sur les vitres opaques, débloquons les téléphones muets, pour appeler Leila et Karim, Juan et Roselita , Tcheng ou Py, Aimé et Joyce, jusqu’à faire péter les standards de la planète. Racontons sur les ondes sans se préoccuper des forfaits que nous ne règlerons jamais, histoires et poésies, mots en toutes langues, petits haïku et grandes légendes, récits confus, missives et consignes, plaisanteries et compliments, douceurs et messages d’amoureux, câlins et insultes, grognements et tout ce qui provient de la chair et de l’humain, entre maudit et sacré !
Mais j’écris, j’écris et tout ce que je ne vois pas venir s’accumule derrière la fenêtre. Les volets sont encore ouverts et le soir sombre un peu avec moi, entre bière et fatigue, mâchoire douloureuse et silence rompu par la maison qui se remplit.
Plus tard ..
J’écris une lettre. J’écris le texte d’une chanson qui n’aura peut-être pas sa musique, d’une bande son de film noir, vide de toute lumière ou bien sur exposé comme un flash dans une salle d’attente de l’institut des archanges.
Je cherche des mots et un destinataire, je gratte ici et là comme une poule dans sa cour pour sortir d’un coup de bec rageur un long ver élastique qui fera musique et enjolivera la chute d’une phrase que j’aimerai drôle. Que non ! rien n’y fait, le ciel s’effondre sur ma tête et s’insinue entre les tuiles jusqu’à goutter près de mes mains. Je déplace un peu mon siège, un peu méprisant à l’égard de ce toit qui tient si mal son rôle d’étanche de service.
J’écris une lettre sans soucis. J’écris pour rien, comme on crache machinalement une brindille suçotée le long d’un chemin de campagne, cueilli d’un geste sec, sans arrêter de marcher et grignoté sans hâte, en profitant de l’amertume infime qui monte au palais. J’écris une lettre ou bien un texte pour expliquer le contenu d’un pot de confiture ? Au niveau du format, j’en suis là mais si je continue je vais passer au pot de un kilo, pour collectivités. Que dire au dos d’un pot ? Décrire le dedans ? Et si l’on faisait pareil pour chacun de nous, affligé d’une étiquette sur le dos, dépeignant et précisant les avantages et les contenus de l’homme ou de la femme, ses composantes et ses complexités ?
J’imagine le tableau d’une ville où chacun pourrait lire au dos de chaque autre ces précisions capitales. Zoé serait séduite par les caractéristiques de Philibert, mais la fin de l’étiquette ne lui plairait pas, soulignant ses aspects colériques. Elle partirait d’ailleurs à son travail avec à ses basques un type gentil qui rêve depuis si longtemps d’avoir une compagne fantasque et bonne cuisinière… Ce serait sans doute vite lassant que de découvrir ainsi affichés des traits et des dimensions de la personnalité des voisins d’autobus ou de file d’attente. Et puis la fraude risquerait toujours d’apparaître et de fausser le jeu, le libre et célèbre jeu de la libre concurrence. Des publicitaires avisés conseilleraient certains pour rédiger leur étiquette et la mettre en page. D’autres s’inventeraient des caractéristiques flatteuses, au niveau de leur richesse, de leurs performances, de leurs capacités…
En ce qui me concerne, je n’hésiterai pas une seconde à afficher un jour ce texte, un autre jour cet autre, au fil de mes humeurs et de la lumière du matin.
Par exemple, il se pourrait que je devienne cet  » homme jeune et charmant, délicat et sincère, sympathique et patient, prévenant et soucieux de rendre service, pondéré, aimable et souriant, d’une humeur égale et de bonne foi, ne critiquant rien ni personne, religieux et sobre, au langage châtié et aux pensés simples, sportif, hygiène de vie irréprochable, aime les animaux, le jardinage, Julio Iglésias et Luis Mariano, le fromage en faisselle et l’izarra vert, les cailloux polis, les tortues de Brenne, les Fiorettis de St François et les mémoires de De Gaulle. « ,
ou encore
 » taciturne et assez borné, je n’aime pas grand monde et je mords facilement si l’on m’emmerde. J’en ai rien à foutre de l’opinion d’autrui sauf si elle est bonne à mon égard et encore suivant de qui il s’agit. j’aime pas les cons, surtout en bandes organisées et à partir de trois personnes je déteste la foule. Je ne vais pas aux anniversaires de mariage, ni aux mariages eux-mêmes, pas plus qu’au communions. J’aime les gens une fois pour toute et c’est ainsi. Pour ceux que j’aime pas c’est pas grave, je m’en fous, même si parfois il y en a qui arrivent à me faire changer d’avis à leur sujet .J.S.Bach m’emmerde en général mais si c’est avec toi j’adore.
J’aime bien le boudin aux pommes et rester au lit pour bouquiner, seul ou à deux mais là je bouquine moins. « 
Bien sûr, j’écris là une lettre, enfin une suite de lettres qui font mots et en principe sens. Encore qu’à cette heure et avec la musique de Bregovic dans mes oreilles, je ne sais plus trop si je ne suis pas entre deux collines en train de regarder un âne brouter au milieu d’une voie ferrée un bouquet de mariée enrubanné malgré ses chardons. Et ces voix qui se heurtent et s’enroulent comme des mèches de cheveux dans le vent d’un écho dissonant d’un chœur de femmes. La grosse caisse va régler tout cela et quelques cuivres s’y mettront aussi, pour faire taire ces rudiments de mélancolie qu’une flûte et un tambour de vachers avaient pu allumer . La sarabande n’est jamais loin au détour de clochettes et de souffles amoureux. Un ruisseau : tout coule, panta rei ! Héraclite au tableau et les ânes seront bien gardés.
Décidément, ces lettres et ces mots n’arrivent pas à trouver un semblant de discipline. Seule certitude : j’écris mais sans avoir l’itinéraire bien envisagé. J’écris sans filet, sans horizon, juste dans la nuit, pour être peut-être plus près, plus loin, pas loin, tout près. Les reprises s’enflent en tons majeurs et de lourdes voix graves encadrent le cri de fête jailli de la gorge de ces femmes des balkans. L’une d’elle envole des mots inconnus vers des aigus de feu et la terre sourit ébahie de tendresse, sous cette mélodie et les canailleries des tubas surgissant sans aucun à propos.
J’écris et je parle encore de musique, de cette musique si forte et qui me fend les tripes, entre les folies de Kusturica et celles de Bregovic, aujourd’hui séparés par des disputes. Les tubas pètent, les caisses claires et les trompettes cinglent l’air, la voix d’un homme essaie de mettre à niveau l’excitante mélodie qui s’excite et ne paraît pas vouloir cesser d’accélérer. Je pense aux sirtaki et à cette transe qui traverse les os de ceux qui dansent ou qui regardent, écoutent et vibrent aussi.
C’est encore des mots et je ne sais pas ce que  » setchina  » veut dire en serbe. Je m’en fous un peu au fond. Moi j’écris, je ne fais pas de la traduction !
Je te fais passer ces mots, car cela me fait plaisir de te donner à chaud ce reflet d’un moment passé avec une musique belle et forte, avec des mots qui s’engouffrent dans ma boutique, sans prévenir. J’aime bien ces intrusions.
le collage est d’ ASQ

2 réponses à INTRUSIONS DELICIEUSES

  1. Anonymous says:

    Ce que j’aimerai être un fantôme sorti tout droit d’un livre pour enfant! Juste comme ça pour lire l’écho de ces intrusions sur ce visage. Ce qui transpire dans ces yeux et entendre orchestré ce coeur qui doit, même s’il n’aime pas les cons, battre pour les observer.
    Moi non plus d’ailleurs, à moins que ceux ci le soient bien plus que moi! Dés lors ils m’amusent.
    Je n’ai pas de bière mais j’en sifflerais bien une ce vendredi et tiens pour me venger je vais croquer une pomme!
    la bête du gévauden

  2. le fabricauteur says:

    Anonyme est faché avec les sales bêtes ! Gévaudan, avec an nom de glas. Bonne pomme et merci pour cette intrusion si gentille.
    Le fabricauteur

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