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Les feuilles

J’ai ratissé des feuilles. Des tas de feuilles.

Au début je ressens comme de la colère de faire un peu du noir avec du blanc. Cette ridicule bataille contre la chute inéluctable des cheveux de l’arbre.

Ils’en moque de saccager mon travail. Il passera la nuit à répandre ses feuilles sur le sol que j’ai nettoyé quelques heures avant. Des feuilles en tas. Peut-être même que le vent s’y mettra aussi, veillant à étaler ce que j’ai ramené en petit tas compact et pointu, pyramide frêle qui ne demandent qu’à suivre le courant d’air et reprendre un vol inespéré.
On pourrait s’amuser autrement, manger des tartes et rire au chaud entre un feu et des coussins, les mains et les jambes entortillées sous une grande couverture, sans un regard pour ce dehors gris et plat qui n’a rien à peindre en couleur.
Au matin, on essaye d’être fort pour supporter ce gâchis qu’un arbre malin a organisé pendant notre sommeil. Il ne dormait pas et lâchait ses petits parachutes dans le silence de la nuit. J’ai de bons rapports avec mon arbre, surtout l’été lorsque le ciel m’accable un peu et que son ombre le rend utile. Au printemps, la rapidité de sa pousse me permet de voir quasiment la vie jaillir en flammes vertes et tendres du direct.
Je voudrais creuser la terre parfois, pour y enterrer mes colères mais il a occupé le sol de ses bras noueux. Impossible de faire un misérable trou. Alors je reste avec mes éclats de bois sur les bras, disposant le long de ses fourches de petites lumières. Il ressemble alors à une nuit de vaisseaux agités par la houle, au loin.
Mais en cette saison d’avant l’hiver, mon arbre n’est pas un cadeau ! Il laisse traîner ses feuilles partout comme un adolescent éparpille dans sa chambre ses contrôles d’histoire.
Alors je me résigne à suivre cet épandage de grosses feuilles cartonnées qui craquent sous le pied, le matin, juste après le gel. J’aime bien ce son très mat.
Sous les feuilles souvent j’ai ramassé des mots, quelques phrases poussées au détour d’un soleil que novembre a laissé passer entre les averses. Il y a des mots vénéneux, avec leurs points rouges et blancs et ces expressions douces comme le casque d’un bolet. Il y a d’élégantes répliques avec leurs collerettes de dentelle, leur port de reines, leur odeur fine. Il peut aussi régner une drôle d’ambiance lorsqu’un mot ou deux ne sont pas forcément bien clairs et sans danger. Dans ces cas je les isole des autres et je les montre au Marchand d’Histoires qui les connaît bien et saura les trier, après identification. Il a de beaux et grands livres pleins de mots, avec leur image et des renseignements indispensables.
Où sont passés les rêves, ce que l’on dort sur les deux oreilles, ceux que l’on ramasse à pleins paniers entre les mots et les images ?
C’est la vie qui les vole ou le quotidien qui nous les enlève ? Comme les feuilles, ils reviennent toujours, jamais où on les attend, parfois même au coin d’une boite à lettre, d’un bureau, d’un carnet.


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Une réponse à Les feuilles

  1. Anonymous says:

    auprès de mon arbre je vivais heureux , j’aurais jamais dû m’éloigner de mon arbre..j’aurais jamais dû le quitter des yeux..
    « Georges Brassens »
    la bête du gévaudan

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