LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

Les fusains et le drap de lit

La banlieue est ordinaire. Deux arbres malingres encadrent un portail de bois plein, déchaussé, vieilles dents, penchant vers sa chute. La rue se termine là, et le goudron a laissé quelques traces entre les herbes qui l’ont crevé depuis des années. Les maisons attenantes semblent abandonnées. Dans la cour, une masse d’objets s’entasse sur la droite, le long d’un grand bâtiment au toit de goudron noir.

Je rentre doucement, en regardant autour. La porte de fer beige sale mentionne encore à la peinture noire « entrée des employées ».

Des rangées de chaises occupent la gauche de l’immense salle entièrement noire et blanche, deux halogènes de chantier éclairant une série de tréteaux ou de grands cadres de bois attendent leur sort. Ils font, pour certains plusieurs mètres. Les bas des murs sont arrondis par des tas de gravats soigneusement repoussés sur toute la longueur. Le sol est en béton lissé, noirci par endroits par les machines qui animaient peut-être ce volume silencieux.

Un vieux type sort de l’ombre, avec des allures de boiteux, souriant un peu, mais sans excès. Il s’essuie les mains dans sa blouse bleue et me demande ce que je fais là.

Une minute après, je suis convaincu qu’il n’y a rien à photographier, mais comme il n’a plus de tabac et que ma blague lui est tendue sous le nez, un lien fugace fait durer le temps. Je m’appuie contre le mur salle; je regarde la suite. Il repose l’étui de cuir, cherche une grosse boîte d’allumettes et entreprend de déplacer un cadre sur des tréteaux installés en pleine lumière.

A deux le transport est plus facile.

D’une bâche roulée il tire un coupon de toile blanche, dont la propreté surprend dans ce hangar plein de gravats.

J’ai posé mon sac et mon blouson sur une chaise usée par des fesses sans doute massives. Le tube de carton permet de dérouler l’immense toile blanche sur le chassis. A ce moment je nous vois tous les deux, la pipe à la bouche, étendre nos bras avec soin pour tendre le tissus. Mais l’appareil est loin et le tissu s’envolerait sans mes doigts crispés pour le retenir. En face, le bonhomme tire et poinçonne le rebord avec agilité, en tirant des rafales d’agraphes d’un drôle d’appareil bruyant que je ne connais pas.

En dix minutes, un carré de neige éclaire le hangar. Le chassis, mis debout, resplendit, avec sa toile sans un pli. Il retire un projecteur trop proche et se précipite vers un autre immense cadre. J’y arrive déjà mieux. Mes doigts sont plus habiles, moins brûlés par la tension du tissus. Le second cadre, dressé, fait face .

Une heure après, c’est dans un atrium de tissu blanc que nous prenons, assis sur une caisse, un café très mauvais. Le niveau de ma réserve de tabac baisse, mais mon interlocuteur se fait plus loquace.

Il est peintre

« Je veux faire des grands formats et un travail sur le noir et blanc, les ombres. J’ai besoin de ce hangar sans ouvertures ou presque. C’est moi qui décide de la lumière, des angles de projection des ombres, des monstres que je vais créer entre les spots et les tissus. Et puis je vais peindre ces ombres et les regarder dormir comme une femme après l’amour peut rêver en regrettant son amant retourné vers l’oreiller »
-Mais ces formats sont immenses et ne pourront pas être exposés facilement..
-M’en fiche ! C’est pour moi et quelques amis. Le reste ne m’intéresse pas. Je vis ici depuis un mois et le fond d’une impasse, c’est ma planète à moi, ma fable.
-…
-Tu dis plus rien petit ?
-Eh bien non, j’étais venu pour faire des photos de maisons abandonnées et je me retrouve avec un faiseur d’ombres, au bout d’une rue désertée…
-T’as l’air déçu…tu pensais trouver autre chose qu’un vieux type à la retraite qui poursuit ses histoires d’enfant ! C’est raté, mais tu peux rester, et même revenir si tu as du tabac et si tu sais mieux faire le café que moi. Je n’ose pas toujours en boire, tellement il est mauvais. Comme tu est encore poli avec moi, tu n’as rien dit, mais j’ai bien vu la crispation de tes lèvres à la première gorgée..
-…
-Tu vois, tu commences à rire un peu. Dans une heure ou deux jours, tu vas te foutre de ma gueule sans retenue. Mais il faut que je travaille, reste si tu veux pour me déplacer les projos…
-Je peux rester un peu.

En chaloupant vers une zone sombre, il marmonnait. Il revint tout excité, avec dans les bras des morceaux de bois et de charbon. Il posa sa brassée avec précaution sur une petite table roulante en acier.
Je n’avais jamais vu de fusain aussi gros, ni de sanguine d’ailleurs, ni rien de ces instruments que je verrai virevolter toute la soirée.
Un projecteur éclairait violemment un mannequin de bois costumé de bric et de broc, projetant sur l’une des toiles une ombre précise et étrange. Un autre projecteur, filtré avec du papier sulfurisé me semblait-il, doublait cette ombre en léger flou. De l’autre côté de la toile, il avait dressé un escabeau et commençait à s’agiter, laissant sur la toile des traînées de charbon, des arrondis bruns, des grisés nerveux.

Il redescendait parfois rallumer sa pipe, m’aboyait un ordre bref, rectifiait la maladresse de ma manoeuvre d’un projecteur.

Sur le tissu, les ombres successives de ce personnage de bois et de chiffons se décomposaient, bougeaient. Les lignes vibraient, les tâches se liaient dans une souplesse d’huile d’amande. J’avais les larmes aux yeux de voir vivre un corps de femme, un groupe de corps de femmes, avec des déhanchements, des rires peut-être, une sensualité incongrue dans ce lieu.

Il descendit enfin de chaire, épuisé, parlant de bière, sans un oeil pour le résultat de deux heures de traces en équilibre instable.
« -Viens boire un coup, petit, on verra tout ça plus tard !
-Pourquoi ?
-J’ai soif, c’est tout. « 

J’ai quitté cet homme après avoir chaviré dans des tournées de bières indiscutables. Il m’a raconté sa vie de traqueur d’ombre, sans que je puisse bien le questionner sur le reste, sur ce qui l’avait conduit ici. Il semblait bien faire partie de ce décor et de ces chassis immenses entreposé dans un hangar annexe, couverts de poussière et de toiles d’araignées.

Les jours suivants m’ont consacré comme manoeuvre et buveur de bières. Je commençais à distinguer des différences dans les ombres qu’il faisait naître en les imprimant au charbon et à la sanguine sur la toile blanche.
« Je ne veux pas être pris par l’électricité ! »
Je comprenais cette réplique . Dehors, au milieu de la cour, en pleine lumière, des ombres énormes et agitées se dressent comme les voiles d’un vaisseau capital.
Je fais cliqueter le Minolta, les rouleaux s’entassent, presque sans réfléchir : le geste suit le sien, qui passe de l’ombre au plein jour, pour repartir dans ma chambre noire et le laboratoire.

Les états de ces ombres, des mutations et des virevoltes, j’y prend goût depuis quelques jours.

Vendredi.

Je suis venu en voiture, car j’ai un cadeau pour mon hôte : un projecteur 35 de campagne, en état de marche, avec son niveau d’huile visible et ses parties démontables sous la carrosserie verte et rugueuse.

Il me regarde entrer dans la cour et commencer à décharger des valises brunes et sales.

« Tu viens coucher là maintenant ?
-Non c’est un projo..
-J’ai déjà de la lumière comme je veux ici.
-Mais j’ai aussi des films!
-Je n’ai pas le temps de faire du cinéma, mais si tu ne me déranges pas fais ce que tu veux avec ton bazar! ».

Au bout d’une heure, le diplodocus est monté, l’électricité arrive, la lampe vérifiée.

Aux stocks, j’ai emprunté des boîtes de films, un peu au hasard, en noir et blanc. Le premier ronronne sur la machine, les volets sont calés, tout crépite en cadence.
Le fond du hangar s’allume soudain. J’arrange la mise au point.
Sur un cadre encore vierge, des personnages s’agitent en regardant partir une automobile.

La statue de la liberté, de son perchoir, me réclame un changement de place d’un projecteur halogène. Je me précipite. J’attend la pause.

Une demie heure plus tard, je l’entend fourrager dans la glacière et le tintement des verres me renseigne.

« Venez voir un peu ce que j’ai apporté!
-Si tu veux mais je m’en fous du cinoche. Ca ne bouge pas assez pour moi! »

La mousse nous orne le museau, et il rit. Peut-être pour la première fois.

Les gris sont très fins sur ce bel écran, avec la lampe neuve et les optiques propres. Je le sens plus attentif.

« C’est pas mal ces gris et ces noirs, non ?
-Ouais, c’est vrai, mais ce ne sont pas des ombres, rien que des aplats du blanc au gris. Les ombres, elles, elles ont du corps, de la profondeur, de la carnation…
-Mais vous les transformez en tas de charbon, en flaques de gris souris, de noir dense, de zébrures et de traits, bien plat tout ça..
-C’est vrai, et cela me désole. Je n’y arriverai jamais, comme le type qui a fait le film ne rendra pas la lourdeur du sein de cette jeune fille sans l’aide du spectateur et de sa science des courbes, et des femmes..
-Vous voyez que c’est une bonne idée ce projecteur. Un peu de bière et nous refaisons l’esthétique !
-T’as pas tort mais tout le monde s’en fout. Et puis pour ce qui est de ces images, je ne peux rien en faire, c’est trop plat.
-On peut les modifier, les ralentir, les éclairer de travers, les projeter sur les planches du mur, sur les tonneaux là-bas, sur les volumes blancs en toile. Alors vous aurez des ombres cubistes, des coins partout, des reliefs de fêtes des ombres et des lumières…
-Arrête un peu et calme toi petit, tu te crois à l’institut ?
-Non, euh, excusez moi.

Je m’en vais après des salutations d’usage qu’il n’écoute pas. Je laisse tout sur place.

La soirée est immense. Elsa n’est pas là, et je crois bien qu’elle ne reviendra pas de son bord de mer. Je suis trop fuyant avec elle, trop pris par mes histoires et mes films.

Samedi

J’ai amené plein de choses pour déjeuner sur la place, entre les panneaux de toile.

Il est sur le pas du portail, avec un air pas très franc. Nous rentrons.
Tout le hangar est bouleversé, transpercé par un faisceau de lumière très vive, comme un projecteur de poursuite.
« J’ai transformé un peu les lieux. Tu vas m’aider, veux-tu ?
-Oui, bien sûr… »
Au milieu et sur les murs, des toiles, des centaines de toiles blanches, enchevêtrées, posées dans des postures impossibles, clouées entre elles, pointant leurs angles vers le sol, les côtés, sans aucune symétrie ni ordre apparent. Le mannequin est au milieu de ce chaos, vêtu de noir, avec une perruque étincelante. Le projecteur a été déplacé vers la droite, à distance de cette gigantesque sculpture.
« T’es ébahis, hein, petit. J’ai pensé à toi hier soir et cette nuit, avec quelques copains, nous avons un peu dérangé et bricolé le hangar. Je t’attendais pour faire marcher ta foutraque de machine infernale..
-Bien sûr, si vous voulez…mais que voulez vous?
-Voir les ombres des ombres qui bougent et se mélangent, c’est tout ! »

Le projecteur démarre et le hangar se met à vibrer, comme si des fureurs de dessous se manifestaient. Il me faudra quelques minutes pour comprendre que ce ne sont que mes yeux qui tremblent au rythme des images éclatées et décomposées par le relief glaciaire qui s’étale devant nous, très haut vers le noir du plafond.
Il trépigne mon compagnon, se déplaçant sans cesse, modifiant la position du projecteur sans se soucier du poids de l’énorme machine. Il rajoute un projecteur qui neutralise là une partie de la scène projetée, espace deux chassis pour qu’un troisième placé derrière puisse avoir lui aussi sa part d’images et de lumière. Il va chercher son mannequin et le dénude, sans ménagement, posant ses effets sur le coin d’un cadre de l’installation.
Le film se déroule, les visages étalés se déforment, les arbres ont des allures ridicules et les voitures des brisures de lignes surprenantes…
Je suis ému de cette surprise qu’il m’a retournée.
« Alors petit, c’est pas mal, mais il manque quelque chose : soit on fait rentrer des spectateurs pour leur parler des ombres, soit on trouve un truc pour les leur montrer ailleurs. Mais tu me vois débarrasser tout ce bazar pour une soirée?
-Non, c’est vrai, je ne vois pas, à moins qu’il soit possible demain de tenter autre chose..
-T’as encore une idée, alors viens boire une bière ! »

Je suis parti songeur.

Elsa m’a trouvé ainsi.
Elle n’a pas aimé du tout et me l’a dit.
J’ai fini par quitter la maison, sans dire où j’allais.
En fait, je me suis retrouvé devant chez Georges, le vieux machino de l’institut. J’ai pas eu besoin de sonner, il fumait dehors assis sur le capot de sa Panhard.
« Georges, j’ai besoin de toi…
-Je m’en doutais un peu, t’as un problème de projecteur ?
-Non, il marche très bien, mais voilà, j’ai besoin de quelques centaines de mètres de pellicule noir et blanc et d’une Bell Howell, celle que tu tiens en réserve. Je te paierai dès mercredi prochain, quand j’aurai ma bourse.
-T’y vas pas doucement avec ta tête de déterré…T’as des ennuis, un sujet incroyable ou tu veux épater Elsa?
-Non, rien du tout, j’ai pas le temps de te raconter. Tu sauras tout plus tard.
-Mais fais gaffe, elle a un problème de came et ça cliquette un peu par moment. C’est une vieille dame de 27 !
-Merci, merci, tu sais…
-Arrête un peu, j’aime bien tes surprises, alors je t’aide un peu! »

La sacoche était bien légère. Je la porte avec joie et précaution dans la ruelle. Le portail la nuit est comme un monstre aux aguets, décourageant pour ceux qui ne l’ont pas vu grincer le jour. Il découpe le ciel. Encore une ombre.
Le hangar est allumé. Il est bien là.

« J’ai eu une idée. Regardez!
-C’est un moulin à café, le mien est trop mauvais?
-Non, une caméra, mon fusain à moi.. »

Les morceaux de banquise en débâcle sont immobiles, les projecteurs font tournoyer la poussière. Le ronflement du projecteur répond au bruit de moteur de la caméra. Je fais mes réglages avec la vieille cellule. Tout est vieux ici et je me sens gagné par l’âge. Vingt six ans, tu parles!

Il me regarde faire. Je me sens imposant tout à coup. Et si ridicule, alors que de ses gestes surgissent des mouvements, des esquisses et des corps, comme il y a des milliers d’années, d’un bout de charbon. Je m’affaire avec mon moulin à café. Il a décidé que ce serait un moulin à café!

Le magasin est chargé, l’amorce engagée. Le film muet défile en lambeaux sur les reliefs et les surfaces de notre échafaudage de toile. Cet écran est vivant. La caméra aligne les plans. Je m’applique. Le propriétaire des lieux modifie les éclairages, relance le projecteur, charge des films différents en sollicitant ma vérification.
« Ca va la boucle cette fois-çi, ça va pas casser ? Chef ! »
Je pénétre dans la structure, devenant moi-même écran, la caméra ne père rien à l’épaule. Je filme à l’économie, pour ne pas terminer trop vite cette fête à deux, ce ballet silencieux dont la seule musique est le bruit des machines et le glissement de nos pas.
L’indicateur me rappelle à l’ordre. ce sont les derniers tours de bobine. Hésitant, je me tourne vers lui et je ne vois que son ombre, hirsute et auréolé de lumière et de poussière, juste devant les deux halogènes. Il ne bouge pas, silencieux comme un témoin qui attend.

Le matériel est rangé, les bières s’accumulent. Il ne dit toujours rien.
« J’aurai le tirage dans trois ou quatre jours.
-Ah bon.
-J’espère…
-Rien, ne dis rien, on verra bien, mais j’y crois un peu à ton idée. J’espère y croire. Le charbon survivra à ta caméra, et de cela je suis sûr! »

Il a le chic pour me casser l’enthousiasme ce type, avec son laconisme de comptoir! je suis en colère, presque contre lui, contre ma capacité d’être atteint par ses silences. Mais je vais l’épater, c’est probable.

Jeudi.

J’ai une peur bleue, au point de n’avoir pu regarder les premières images et vérifier le tirage du positif. Il s’est assis face à l’écran que nous avons fixé contre le mur. Une toile comme les autres, de quatre mètres sur six. C’est le noir complet, la manette du projecteur claque.
Et là, sur l’écran, des formes anguleuses, douces aussi, doublées et quadruplées, s’emmêlent et se déroulent, se penchent et s’agitent, comme des roseaux sous la brise. Un bras et un visage se réunissent furtivement, un arbre s’enrichit de cassures futiles, le corps d’un bouclier, le ciel est fragmenté. Les gris se coulent en noir et le sombre s’allège, les traits d’un vieux visage envahissent un pan, déchiré d’un halo de lumière assassine. Tournoiement et plans fixes, l’oeil regarde tout, mais ne peut tout garder, ni suivre cette danse d’un jeu d’éclats de gris et de noir et de blanc.
Un plan fixe soudain, silhouette de brume, particules qui fusent. Les deux lunes derrière lui font un univers. Il n’a ni taille ni visage, juste une ombre sans taille, flottante et noire, blanche, aux contours irradiés.
Durant quelques minutes nous avons respiré sans nous en douter, un silence profond secoué par le rythme bruyant d’un bout de pellicule cognant à chaque tour sur l’arrière du projecteur.
Je me retourne un peu sans trop le regarder. Il sourit , ne voit rien, les lèvres toujours closes.
Après un long moment il se lève avec peine, sort de sa poche droite un morceau de charbon, s’approche de l’écran et trace doucement le mot « fin », et nos deux prénoms : Emile et Pablo

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