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La fille et le pont (1)
Des ambulances peignaient parfois d’éclats les façades de la ville étouffée par cette nuit fourbue de la chaleur du jour.
Une fille chantait, recroquevillée sur un minuscule accordéon, coincée dans un renfoncement sur la partie sud du pont St Jacques.

« Quand partirons nous, mon amour ? Connaître la fin du voyage de cette veine bleue qui s’est offerte…
Me lâche pas, retiens moi, j’ai envie de sauter, d’aller en bas de ce pont ridicule mouiller ma peau et sentir la vase poser sur moi son baiser ventouse. Dernier baiser.
Me lâche pas petit bout de nuit, j’ai l’enfer sous les ongles et la tête en vacarme, des griffures qui zèbrent l’intérieur de mes bras. Les petits morceaux de couleur qui dansent dans la boite bleue près le mon lit, je les avale sans ciller, sous la surveillance d’Amélie, l’infirmière si gentille qui grade son air sévère jusqu’au soir mais qui dans ses petits yeux gris a des douceurs infimes. J’y regarde parfois des traces de la vie, de ces cœur plus grands que la terre, celle que je pleure d’aimer depuis que les pires chansons du monde résonnent dans mes oreilles.
Me lâche pas car l’eau sera bien trop noire pour que je puisse voir si quelqu’un pleurera du haut de la rambarde ce trou dans l’eau calmé par le matin prochain, qui ne sera pas mien. »
Des millions d’insectes allaient, en escadrilles, se griller contre les vitre d’une massif projecteur, dirigé vers le haut des câbles du pont suspendu. Les câbles pouvaient ainsi sembler surgir de la nuit et s’achever dans une virgule magique dans les étoiles. Les ombres, le bal des insectes, les tas brumeux de leurs cadavres au pied de ce bûcher, la voix de la fille, ses paroles.
Elle alignait, sur des plaintes doucereuses une succession de tableaux désespérés, avec la tranquillité d’une passante sans hâte ne cherchant pas à aller plus loin lundi que le mardi.
L’instrument, manié avec finesse, ne s’imposait jamais et prenait le relais d’une voix nette, si lente.
Une rafale d’accord mineurs plus rapides lui fit lever les yeux. Elle et moi, comme deux pistoleros, au milieu de la ville en nuit, sur un pont, insecte monstrueux de mille pattes enjambant le fleuve. J’étais à une vingtaine de mètres. Elle venait de me découvrir là, promeneur fatigué traînant un peu la jambe après cette immense traversée de la ville.
A la recherche d’une chanson, d’une phrase sans doute, de quelque chose qui me permettrait d’ouvrir enfin ce chapitre qui manque, cette boucle nécessaire.
La fille a cessé de jouer. Je roule une cigarette avec lenteur, comme si je n’avais que cela à faire, concentrant mon attention sur le froissement discret du papier dans mes doigts. La cigarette achevée gigote entre mes doigts et le briquet claque. Bistanclaque me dit-elle, comme les métiers à tisser,que je réplique aussitôt. Elle connaît donc la musique et sait comment m’aborder si elle le veut.
Nous ne disons rien pendant que je lui prépare une cigarette fine, à sa demande. Je m’applique et je sens son parfum lorsque sa langue vient clore mon travail que je lui tends avec douceur.
Une voiture au loin grappille aux silences quelques secondes que la moiteur étouffe vite. C’est étrange me dit elle. Il n’y a personne dehors. Dans les maisons c’est intenable. Si nous parlions du temps, cela se fait. Je la regarde sans protester. Oui mais le votre, celui de vos chansons et de cette histoire sinistre que vous chantiez toute à l’heure.
C’est une complainte d’un personnage étranger à ma vie mais que je connais bien, par des intermédiaires compliqués. Je suis danseuse et chorégraphe et même si vous m’imaginez en clocharde il n’en est rien. J’ai travaillé longtemps dans des instituts psychiatriques, entre les murs et les douleurs, au creux des mots. Je vois, vous avez donc vos habitudes. Mais pourquoi venir jouer ici seule, la nuit ? Le jour il y a foule et je ne fais pas la manche. J’aime juste cet endroit vaste et plein de lignes, à cause des câbles. Vous voyez ? Et le soir, je suis tranquille. Personne ne peut dormir avec cette chaleur et personne n’ira s’échauffer à protester si je fais en sourdine ma petite musique.
Le seul risque est que j’attire des spectateurs. Je vois que je commence à gêner. Mais non, pas encore, je vous le dirai. Trop aimable. J’ai soif, voulez vous une boite de bière fraîche.
Elle extirpe d’un sac énorme deux canettes emballées dans des chaussettes ridicules à bandes rouges et vertes.. Je raille le dispositif mais je dois reconnaître que la bière est restée glacée. Cela fera deux Euros mon prince. Vous m’invitez et je dois raquer ? Belle mentalité dans le monde de la danse. Mais non, ce n’est pas pour la bière mais pour la chanson que je vais inventer pour vous dès que j’aurai fini cette boîte froide. Et vous ne voulez pas payer, la malédiction du pont vous tombera dessus. Les noyés reviendront vous tirer les doigts de pieds la nuit et vous n’aurez plus qu’à mettre ces chaussettes minables pour vous protéger de leurs vengeances. Vous voilà prévenu.
J’abdique, pitié puissante sorcière ! Je me tais, c’est promis et je paye, d’avance !
« L’homme marchait trop seul, avec de grands pas lents en regardant le monde de bas en haut, à l’affût d’un reflet, d’un brillant sur les murs, d’un éclat que ses semblables auraient négligé. Il avait dans les mains des chapelets de mots, des restes de broutilles, quelques débuts d’histoires et des fins élimées. Parfois, dans un carnet ventru, il notait goulûment une remarque brève, un dessin, deux trois mots, glissait un vieux pétale, un ticket reconnu, une photo perdue. Il renfonçait ses mains dans les cales de ses poches, ondulait un peu plus ravi de cette aubaine. Stoppant net au carrefour il regardait les gens, sans trop se faire voir, mais pas caché de tous, juste posé en biais contre un mur, une porte. Le vie qui défilait comme un cadre de cinéma ne s’arrêtait jamais pour lui. Il en fixait juste les attaches, les ligaments, d’une photo distraite, d’un croquis esquissé, d’une phrase incomplète qu’il reverrait plus tard.
L’homme marchait trop seul. Il dirigea sa carcasse vers l’opéra. Une femme attendait assise au beau milieu, douce plante insolente en travers de l’escalier. Il la photographiait de loin et en se rapprochant. Elle l’avait vu et ne bougeait pas, attendant le moment où les parfums se rejoignent.
Bouches hanches et mains. Le ballet n’a pris fin que très tard dans la nuit, lorsqu’un sommeil de forçat les souda au fond d’un lit étroit. »

L’accordéon, la fille, le pont,sa voix, la nuit. J’ai posé la bière avec un soin infini. Pas question d’un moindre bruit et de rompre notre alliance. Je ne pouvais plus bouger. Cela dura de longues minutes. Elle sortit de sous elle une valise bizarre pour y fourrer son accordéon, déplia de longues jambes nues sous une robe fine et longue, sans doute très légère. Grande et fine, elle me sembla immense, passant de sa position de tas de chiffons prostré à celui d’une grande femme, presque aussi grande que moi. Je me surpris à faire cette comparaison imbécile.
Je suis grande, je sais, j’en étais complexée gamine. Venez marcher un peu. J’ai quelqu’un à vous présenter.
La nuit des quais s’est refermée sur nous. Arrivés près d’une péniche elle me demanda de l’attendre. Elle sauta d’un ponton à l’autre sans bruit. J’avais la peau mouillée de sueur, des gouttes qui piquaient les yeux. J’étais bien, assis sur une caisse, attendant une improbable inconnue. La nuit commençait décidément très bien. J’ai profité de la faible lumière d’une borne pour sortir mon carnet et noter quelques éléments, y ranger une petiote plume verte jaune et bleue, très dessinée. Une mésange peut-être. J’écrivis sur une page neuve : Pour Bleu dune, repartir de Metz ? Une issue pour roman en panne ? J’avais tiré un fil possible.
(A suivre)


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