LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

Portrait pour trait

Les plongées vers le jour, les barrières et les issues…
Retirée dans ses souffrances elle avait au creux des mains des démangeaisons étranges et subites. Son beau visage dur et tendre s’était étiré encore. Creusée, bousculée et prête à tomber vers un sol jonché d’images et de sourires, mais aussi de pierres et de déchets.
Je l’ai appris par hasard, admettant du même coup son silence, ses réponses absentes, même pour me dire de me taire.
Je l’imaginais un peu, avec mes imageries à moi, dans une chambre, seule et pleine de pénombre en dedans, capturée dans des pensées noires et coupantes, fatiguée à l’extrême, vidée de tous ses plaisirs habituels et bienfaiteurs. Son corps avait maigri, laissant voir des angles osseux, des reliefs inconnus. Elle si harmonieuse avait provisoirement gaché sa beauté, comme on froisse un courrier sans importance, par paresse d’y répondre.
J’ai pensé à elle comme on parle des marées qui montent, avec le regret de voir la mer se retirer et la certitude tranquille qu’elle reviendra occuper les trous des rochers, les baïnes, couvrir les bancs de sable. J’ai pensé à elle comme au Banc d’Arguin, avec ses reliefs doux et cotonneux tièdes les soirs d’aoùt. Mon bateau aurait pu être ici, ou devant, à côté du sien et elle n’en savait rien. Le secret du hasard des pinasses.
Une inquiétude m’a traversé et reste un peu, pour me blesser sans doute : j’avais senti en la cotoyant, si peu, qu’elle avait du cristal sur les paupières et des peurs immenses. Ne pas lui avoir dit que j’avais entendu un peu de ces brouillons. Lui avoir seulement donné des mots, sans autre commentaire, ne pas avoir su me taire ou n’avoir pas su lui parler.
Lorsque s’installe la douleur, un gris relatif décolore tout. Parfois, des traits rageurs de couleur aveuglent, désorganisent l’iris, font se mouiller les yeux. Comme le vent les jours de tempête, où le pays basque s’habille de brume et de vagues fracassées, au dessus de Biarritz, vers la montagne verte et sombre.
Elle est quelque part dans ces vallées, peut-être à Irrati, tapie dans un buisson, attendant que ses plaies se ferment un peu, criant sa haine, à l’aise, soufflant ses terreurs aux troncs immobiles.
Que je pense à elle ne sert peut-être à rien. C’est une prétention de romancier de barrière. Pourtant j’ai envie que ces mots s’envolent vers elle, au détour d’un nuage, sans la presser, juste pour se poser à ses pieds et lui raconter quelques chaleurs et quelques fougues, quelques duretés et des tendresses comme s’il en pleuvait. Le vent sait bien faire les commissions. Il est délicat et précis, ne m’a jamais déçu.
Elle ne lira peut-être jamais ces lignes, les jettera avant de les terminer, n’y répondra pas, n’y accrochera rien, ni ses regards sombres ni son sourire si beau. Tant pis pour moi, pour elle plutôt : je n’ai rien à attendre ni à offrir, sauf peut-être des espaces dans mes continents et mes rêves.
J’ai un très grand domaine et je lui cèderai volontiers quelques hectares, dont elle ferait ce qu’elle voudrait. Je n’y viendrais jamais sans y être invité et je déposerais devant sa barrière des fruits et de l’eau douce, des fleurs et des bois flottés, quelques mots et deux trois notes, une image, un coquillage.
Bien sûr, au début elle se méfiera, comme une chèvre des montagnes, un isard en plein printemps. Peut-être acceptera-t-elle de me parler de temps en temps, d’essayer des mots nouveaux, avec un presqu’inconnu sans risque et sans exigence.
C’est un caprice de la vie que d’avoir parfois, très rarement, envie de donner sans recevoir, comme pour dire tu as soif, bois un peu de mon eau.
Cette eau, c’est une partie de ma vie, une énergie qui ne m’a jamais lâché, qui m’entoure de cire et amortit les heurts. Elle se reproduit toute seule, s’adapte à mes volumes, ne m’isole pas trop du monde, juste ce qu’il faut pour avoir des temps tranquilles et féconds.
Dans son hôtel des douleurs, elle se reconstruit un peu, peut-être à coup de médicaments qui lui troublent un peu l’esprit mais qui sont pourtant bien utiles lorsque la cire d’enrobage est trop craquelée et que tout prend l’eau et le froid.

Passant dans sa ville, en juin, j’ai failli tenter d’aller la voir, dans son quartier en haut de la ville. Mais ma crainte de l’intrusion était trop forte. J’ai bu un mauvais café dans un bar au bord de la rivière canalisée et grise, puis je suis reparti vers le nord.

Dans son hôtel des souçis éclatés, je l’imagine un peu mieux, après de rudes batailles avec elle-même et son histoire, ses histoires que je ne connais pas. Elle est encore si fragile qu’un petit caillou peut la faire trébucher.
Mais je sais, je sens, qu’elle sera assez forte un jour prochain pour écrire et parler, pour faire des images qu’elle fait si bien. Il faut savoir ce qu’est la souffrance pour arriver à rêver la réalité et la retranscrire de façon intéressante, en peinture, en photo, etc… Comme si la plastique d’un matériau était en prise aigüe avec notre inconscient et nos tragédies du dedans.
Sur ces routes de forêt où il n’y aura jamais d’hiver et qui font le tour de la terre, je lui souhaite de continuer à aller mieux, à imaginer des images et des objets, à rencontrer d’autres humains dont j’espère un jour faire partie.
Mais je souhaite, j’ai envie et je ne parle qu’à mon écran.
C’est elle qui décidera de tout. Quoiqu’elle décide, qu’elle revienne vite à sa plume et à son reflex, à ses sourires en agathe, à ses regards qui fouillent et qui enrobent. Elle est si belle ainsi, surface d’un dedans bien passionnant me semble-t-il.
Elle devra d’abord sortir de sa gangue de douleurs et de confusions, casser cette coque terne et qui étouffe bruits et couleurs, pour s’éloigner, petit, tout petit, en tremblant, avec du temps à perdre, des aventures à gagner.

Je la connais si peu, peut être pas granb chose, sans doute rien du tout.

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