LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

Tu vas partir chez moi, sans moi ?!
On peut lire Baudelaire entre les lignes et lire dans le ciel entre les vignes. Ces deux activités confondues assemblent des sensations fines et soufrées, la tête posée contre le sol tiède ou froid, suivant la saison.
J’imaginais cette scène déjà vécue, avec d’autres textes, d’autres nuages et des saisons variées, au coucher d’un soleil de juin, ou juste après les frissons des matins de vendange, lorsque septembre joue à l’hiver et rosit les joues des filles, cils perlés, mains crispées sur les anses des baillots de châtaignier. Ces lourdes panières de bois, noircies depuis des années me semblaient devenir des vaisseaux qui descendraient la rivière aux prochaines crues du printemps.
Il y a si longtemps que je ne reconnais plus ce jeune homme élancé, guettant le mascaret, rêvant des navires anglais ou hollandais venant farcir de barriques leurs gabares, depuis Bordeaux. De Fronsac, le cul bien calé sur un rebord de parapet de jardin, il attendait le soir ou le matin, plein de réponses et de questions, dépareillées.
Sous les platanes du quai de l’Isle, l’été vibrait tranquillement, à peine remué par de rares véhicules. Une ombre poisseuse comme un Madiran éteignait les bruits, quelques cris d’enfants ne dérangeant pas la sieste appliquée d’un chat, d’un vieux, loin sur un banc, à la dérive, entre souvenirs et mauvais vin rouge.
Parfois, dans un froissement rythmé, une embarcation descendait de Guîtres ou de St-Denis, remplie de rameurs bariolés, aux gestes amples puis serrés.
La vie s’écoulait ainsi, entre les repas et les silences de Bernard, les câlins furtifs des filles, les mots écrits et relus, les musiques de partout, l’unique cinéma, avec parfois une projection en plein air, vers la tour du Grand Port.
La violence de l’alcool surgissait aussi, les haines et les amours éclataient en sanglots. Des fidélités inouïes restèrent longtemps puis s’enfoncèrent comme des souches dans la vase grise lorsque l’eau est basse et que la rivière recommence à puer.
Cette vase brillante et suave me fascinait toujours, gravée de mille ridules, maternelle et gonflée, sensuelle et dangereuse. Certains y sont allés. Pour toujours. J’avais l’envie mais pas le geste, dissociant au bon moment l’esthétique de ma survie. Sans le savoir, je m’éloignais à jamais de certains, enflammés comme moi, curieux et boulimique de cette vie qui s’ouvre, mais les pieds bien arrimés au quai, sans goût pour la mort et le froid des chagrins.
Il y avait des soirs de folies, des escouades qui se formaient, pour des missions secrètes. Certains changeaient en une nuit tous les pots de fleurs d’une rue avec ceux d’une autre voie. Un lavoir, sur la route de Périgueux était devenu notre temple dédié à Bacchus. Je me souviens encore de cette fille saoule, pissant devant tout le monde, accroupie et pleurante, riant et hurlant sa rage de n’avoir pas d’amoureux. Elle écrivait des stances, lisait tout, savait bien que de tordre son cou dans des livres étranges lui viendraient des humeurs et des rires de fiel. Alex est morte, quelques années plus tard, dans un entrefilet de Sud-Ouest.

Deux éclairs bleus rebondissent sur la belle pierre de la pharmacie. Christophe siffle. Nous cavalons. Les seaux de colle débordent d’agitation et ma jambe gauche dégouline de tiède et de visqueux. Les ruelles sont droites et les éclairs bleus vont nous situer rapidement. Une cour intérieure. Le portail ne fait aucun bruit en se refermant. Je suis vautré, haletant, à même la terre, fraîche et douce comme ses joues. La voiture passe au ralenti. Le temps se bloque net. Christophe a envie de rire et murmure des âneries sur le proviseur et le prof de français qui ne veut pas que l’on touche à sa fille. Elle veut bien, c’est l’essentiel.
Une heure après, nous sommes encore là, les rois de la nuit, coincés dans un jardinet soigné. Il l’était avant que nous le pelotions par nécessité. Je pense à Tournier, Christophe trouve mes citations nulles et déplacées, même pour un prince de la nuit.
Nous laissons nos récipients et en regardant partout, nous allons vers la gare, certains de trouver refuge chez un compagnon sûr, qui mettra les affiches à l’abri. Les flics sont partis se coucher, la ville est presque couverte de slogans définitifs qui vont accélérer la victoire lycéenne contre … A cette heure-ci, le détail nous échappe.
Les portes ne sont jamais fermées, car Gégé est libertaire. Un vrai, qui refuse de suspendre ses chemises à un cintre et qui ne va qu’en cours de latin, parce qu’il se marre d’entendre parler le prof comme dans Astérix. En fait Gégé est un âne, un mélange de feignasse et de crétin, mais il a un sourire merveilleux, joue Neil Young à la guitare sèche avec talent et attire chez lui des tas de gens. Des filles surtout. Car pour être clair, précisons qu’à ce stade de l’histoire, Christophe et moi n’avons qu’une préoccupation : trouver des filles avec qui finir la nuit et déborder largement la matinée, puisque l’A.G n’est qu’à midi. Car nous avons bien sûr des responsabilités éminentes dans le Comité de grève, élus par une foule enthousiaste qui apprécie nos blagues et nos envolées lyriques sur le sort injuste, par exemple, des noyaux de pruneaux d’Agen qui restent enfermés dans le fruit, sans issue possible que de finir dans un cendrier puis à la poubelle.
Nous étions deux jeunes cons graciés par la vie, pleins de rires et de talents, malins et crépitants.
Gégé dormait sur un matelas, à côté d’un beau lit bateau du XIX° en noyer foncé. Comme toujours, il était en boule, emmailloté dans les draps, qui faisaient défaut à la fille allongée à ses côtés, presque nue.
Dans l’autre pièce, la lueur de bougies et l’odeur de tabac avaient créé un micro climat très londonien, à faible visibilité. Trois personnes discutaient. J’en connaissais deux, je présentais Christophe. Un type assez âgé, peut-être vingt trois ans, était bien à son aise, les yeux allumés par le sourire un peu fatigué d’une grande fille blonde qui faisait du grec mais que je ne connaissais pas, n’allant plus en cours depuis la rentrée.
Christophe commença son numéro, lorgnant la fille avec la délicatesse d’un verrat qui découvre une bassine de restes.
Le vieux semblait interloqué et une petite brune somnolait à l’ombre d’un lampadaire couvert de tentures indiennes.
J’ai commencé à fumer un peu, puis à boire ce qui restait, sans rien dire. Christophe était fin saoul, ce qui me déplaisait un peu. Sans trop savoir pourquoi, je me suis levé et j’ai repris mon sac, sans rien dire d’autre qu’un bonsoir je vais me coucher… j’ai entendu une faible interrogation de Christophe, me demandant où j’allais dormir. J’ai dévalé l’escalier de bois sans souci de vacarme. Dehors, la nuit envisageait d’aller se coucher.
Une chanson d’Idir me venait en bouche comme les tanins de certains Pomerol. Sans prévenir, la rue vide s’est ouverte pour moi, avec un calme immense, une douceur délicate. Vers la caserne, les grands arbres reprenaient leur volume, laissant pour la journée leur silhouette grimaçante de la nuit. De rares lumières marquaient les maisons, une odeur de bois couvrait la ville. Le grand café allait ouvrir, j’allais jusqu’à celui du pont, non loin de l’appartement où je vivais, lorsque je n’étais pas ailleurs. Un garçon en noir et blanc râpait la terrasse avec un curieux balai sans poils, une grosse femme rangeait des verres. Ce café me chauffa jusqu’aux pieds. Le second me fit réfléchir. Kerouac n’avait pas été si heureux que ça. Ses romans, sa légende, sa vie si courte. Un trognon de vie. Miller peut-être était plus épais.
La rivière m’attirait encore. Pas de chat à cette heure, ni de pépé poivrot. Rien qu’une remorque abandonnée, tout au bord du quai. L’eau était basse, la rivière calme et fluide lissait les boursouflures de vase, avec la régularité des mains de potier, en silence.
Cette carriole m’intriguait, vide et basculée, comme si un fardeau avait été offert à la rivière pendant la nuit, en douce.
Deux jours plus tard, j’apprendrai comme tout le monde par les journaux qu’un ministre avait fini là sa vie.
La vase était si lisse que je n’avais rien vu. La rivière aplanit tout, la vase est profonde. Elle absorbe comme une éponge les couleurs et les objets, dans un limon si fin que les mouettes même n’osent pas s’y risquer.
Le commissaire me raccompagna en voiture chez moi, après m’avoir demandé de lui signaler tout détail qui me reviendrait. Le commissaire.
Je plongeais brusquement dans le sommeil lorsqu’une image me couvrit sans ménagement. La vase s’ouvrait et recrachait un corps.
Christophe s’affairait dans la cuisine et commença à me raconter ses prouesses sexuelles de la nuit avec deux sœurs…
· Tu m’emmerdes avec tes histoires de cul à jeun. On dirait un expert-comptable qui met à jour son cahier. T’as peur qu’on te croit impuissant ou pédé?
· Tu comprendras jamais rien! Tu veux un café, c’est prêt.
Nous nous sommes fait raisonnablement la gueule, car il se moquait de mes avis et ses prouesses ne m’en imposaient pas beaucoup plus.
Je suis repassé au commissariat signer ma déposition en présence de mon père, statut de mineur oblige. Un journaliste me posa des questions et je ne répondis que des balivernes plates. Il ne passa pas son sujet au journal du soir.
Un an et demi après, Laurence avait organisé un banquet pour ses dix-huit ans. J’étais bien entendu invité et arrivé la veille. Cela nous laissa une soirée tranquille et nous n’avons pu éviter de traverser la ville par la rue JJ ROUSSEAU pour arriver sur les quais et nous asseoir un moment. C’est agréable de s’embrasser mais Laurence voulait que je lui montre à nouveau l’endroit, que je raconte. C’est ce jour là que j’ai compris que je n’avais plus rien à vivre avec elle, malgré notre relation exemplaire de longévité de plusieurs mois, au moins six. Comme je l’aimais beaucoup, je ne lui ai rien dit.
Elle doit à ce jour être heureuse, mère, mariée, médecin et toutes sortes de bonnes choses. Elle est sortie de mes mots en ne respectant pas mes silences.

Et toi, tu me dis doucement que tu t’en vas “ sur mes terres ”, alors que je n’ai jamais eu le temps de t’en raconter les couleurs et les bruits!
Qui t’en parleras? Qu’en verras-tu? Des pierres et des accents, des rites défrisés, des affiches parisiennes et des villages guindés. Il y a des sourires et des baffes de St Denis à Castillon, des mers de vignes avec leurs îles habitées en haut des pitons calcaires, déployés vers le sud, pour que le matin le sourire de Dieu leur veloute l’âme. Il y a des froideurs et des gens qui se cachent, des mélanges incroyables, des anglais délicieux, des châteaux tristes et vides, des paysans courbés, des touristes affamés de souvenirs breloques, qui veulent tout avoir, pour des pièces dorées, sans regarder au loin, depuis la Tour du Roi où de St Emilion, depuis des siècles, on voit la mer en songe, l’Atlantique, après la mer de vigne.
Qui te racontera comment les grives chipent les derniers raisins de novembre, comme une vendange tardive risquée, ballet de mort entre éperviers et chasseurs?
La peau des ceps est friable en cette saison d’hiver, filandreuse et boisée, sous des moignons ridicules et peu crédibles. Mais du fond du calcaire, une vie de feu va remonter, sans que l’on puisse l’arrêter. Il y a des coins où la roche a claqué en profondeur sous l’action d’un pied de vigne sauvage. Mais c’est près de Galgon, ou à Laruscade. Qui t’y mènera voir cette terre bouche bée?
J’aurais aimé te présenter le mascaret et les grands près des bords de Dordogne, enclochés de peupliers immenses aux assises fragiles, le chemin de gâte-bourse et ces maisons isolées qui semblent attendre le siècle pour s’évanouir dans les brumes de la nuit.
Pas moi, mais tu auras permis que je recouse de vieux morceaux des tissus si précieux que j’en garde des traces intactes au chaud, dans le creux des rêves, ceux que je fais encore et toujours, en regardant les nuages et le ciel au travers des arbres, d’une tonnelle, où que je puisse être, des bords du Danube aux collines lassantes de l’Alentejo, des nuages d’Irlande ou d’Italie.
Rien que pour cela, tu as une place pleine dans ces paysages qui aimeront ton regard et tes sourires. Je les connais bien, et ils me raconteront peut-être un peu vous avoir aperçus, tes yeux, tes livres et toi.
Il y a d’autres vignes, des terres presque partout, des accents et des langues, des mains qui se touchent, des sourires qui s’aiguisent, des tendresses en pagaille.
Et si l’on peu lire Baudelaire en plein milieu de la ville, en plein coeur de la fille, des mots, leurs musiques acides et tièdes ; ils ont une raison d’être qui m’empoigne avec une chaleur imprévue. Pris au dépourvu. C’est bien.


Laisser un commentaire

Archives