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Un vent de lenteurs qui passe

Le phare du bout du monde; La Rochelle 2007

Il avait écrit :
« J’ai accumulé devant ma porte un bourrier de lettres enchevêtrées, liées par le hasard, tas de mots qu’il sera si long de défaire, d’étaler au jour dans le jardin, sur des planches lissées par la mer, de ces planches aux gris délicats et satinés rehaussés des traces du sable et de l’eau.
Ce tas de lettres grises et noires ressemblerait à ce qui reste des feuilles d’une cour intérieure après un coup de vent, tassées comme elles dans un coin, amas informe et vide de sens.
J’ai hésité longtemps à prendre ces lettres, à plein bras, pour les enfourner dans une poubelle et faire place nette. Mais j’y renonce toujours, à chaque décision prise, oubliant cette nouvelle certitude, laissant les traces se mélanger pour faire des histoires, des réseaux, des mots, des graphiques brûlants.
Il me faudrait trier ces lettres, séparer les calligraphies, les majuscules et les grasses, ranger dans des milliers de boîtes ces caractères épars, puis rassembler à perte de vue des mots esquissés, confirmés par des phrases, des souvenirs, des projets. J’ai pensé à me servir d’une de ces grandes plages de l’océan, le matin en juin, quand le vent attend pour se lever que les vagues se saluent et s’enlacent. J’ai envisagé aussi d’investir avec mes sacs des alpages d’en haut de la vallée d’Ossau, mais le vieux là haut, gris et noir, avec sa dent pointue, sera curieux de tout et penchera ses falaises sur mon épaule par pure indiscrétion. Une esplanade est utile, mais peu de gens en possèdent et je n’en connais pas d’accessibles. Alors je laisse tout en tas.
J’ai tiré quelques lettres du tas et composé “ lente ” puis “ lenteur ”. Un écho, comme ça, pour me faire plaisir à l’entendre. Je suis perturbé, n’ayant pas envisagé ce mot depuis si longtemps, ne m’attendant pas à ce qu’il me soit offert ce soir, au téléphone, comme l’excuse d’un défaut.
Il faut peu de choses pour que dans ma grotte encombrée, de la lumière surgisse brutalement, avec des nuances infinies, entre nulle part et le soleil, dans des ciels à l’envers, qui crépitent dans mes yeux.
J’ai essuyé un peu ces caractères froissés et poussiéreux, et bien alignés devant moi, ils ont meilleure ligne, mot à la fois d’une grande tendresse en début , qui se heurte avant de finir doucement.
Lenteur, lenteuse, lenteresse . C’est bien le bon et le plus joli que j’ai pu choisir et graver là, le temps de partir au loin, voler.
Avec les macareux et les brins d’algues, lorsque la tempête proche décape les dunes et les falaises dans des souffles bruyants. Les oyats se courbent par habitude, les arbres sauvent ce qu’ils peuvent et je marche appuyé contre le vent, les mains sous mes pulls , les yeux crispés de sable. Le sommet des vagues est en or fin qui bouge, une brume de poussière survole l’immense plage. Je marche si doucement que le décor ne semble pas bouger : je ne suis plus qu’une branche fichée dans le sable par une marée d’équinoxe, cernée de tracés concentriques du gris argent au noir mat, grains triés par l’air fou et fixés au sel.
Aucun oiseau ne se risque. Je suis seul à marcher vers le brouillard, laissant un sémaphore loin derrière. Le rythme des vagues s’est ralenti. Mes jambes me portent sans hâte. Je finis par me coucher sur le dos, le bec vers les nuages en pleine recomposition. Un gros ventru bleu plomb va s’étirer à en éclater vers la terre, haché de blanc par des rubans agiles et insolents d’un cirrus de moindre altitude. Le sable me ferme les yeux et je ne veux plus les ouvrir, attendant d’avoir plus froid pour me lever.
En roulant sur le côté, je me débarrasse d’une suie de quartz qui gratte ma peau. Le ciel est presque éteint, la nuit va bientôt pouvoir lâcher ses sbires et la tempête mélanger tout.
Dans ma poche, contre ma peau, quelques lettres collées sur un ruban de papier me ramènent vers les humains, mes frères de la côte.
Je me reviens, tout est normal. La musique tourne en rond, sans attrait particulier. J’ai les ailes engourdies par ma lutte contre le vent de noirois.
Du café coule directement me chauffer les bouts de doigts. La lenteur, celle qui s’excuse de sa lenteur. La lenteur de l’excuse ? Les mots se vident comme des poulets sur le marché. Il faut sans doute aller si vite que les mains n’arrivent pas à serrer quoique ce soit, que les bras refermés sur des fantômes déjà partis restent froids et retombent flétris. Des questions posées sans attendre la réponse jonchent les mémoires et certains regards. Egarée la pulpe des doigts qui se souvient d’un corps chaud déjà évanoui. La rapidité d’une étreinte et la lenteur de l’après, de l’avant, de toujours.
Toujours, toujours, laisse à la mort le soin de prononcer ces mots répète le sentencieux, fou chose dans la parc de l’hôpital psychiatrique, une main frénétiquement accrochée à son ventre sans vie ni passions. Il marche des heures, avec la cadence lourde d’un vieillard, lui qui n’a pas trente ans, dans tous les sens de l’asile, sans trouver vers qui aller. Je le croise chaque jour, et chauque jour il me demande, avec sa voix sourde si je n’ai pas du tabac. Et chaque jour il m’en prend une pincée, en pestant contre le vent et l’hiver qui gâte ses errances. Et chaque jour j’attend, sans rien changer au cérémonial qui s’étire longtemps.
Doucement mon impatience se calme. J’ai relu ce vieux texte et j’ai trié ses mots, laissant sur sa peau tiède des lenteurs et des fruits.
“ Sa parole est sans hâte, sans promesse. Légère, libre. Elle n’attend aucune réponse. Depuis des années vos lettres se croisent, s’accumulent. Elles sont abondantes ou rares; elles vous attendent longtemps quelquefois, selon la durée de vos voyages, l’incertitude de votre travail; il arrive qu’elles se perdent. Mais il suffit qu’elles entretiennent entre vous, lointaine, souple, impérissable, sans impatience et sans cris, cette sorte de conversation, ce commerce.(….) Telle lettre se borne à observer que la nuit est accablante, que le vent agite légèrement la lampe suspendue ….(…) C’est la même lettre sans fins, brisée et recommencée. (…) Il invente des objets : un arbre effeuillé, une table de jeu, un crucifix baroque. Il recopie deux lignes ou trois d’un roman qui semble parler de vous.
Il attend seulement que chaque phrase soit juste, que chaque lettre vous émeuve comme le ferait un poème. Il écoute le moindre mot, interroge les rythmes, les cadences. Ce langage patient et paré, auquel conviennent tous les retards, toutes les vicissitudes du courrier, est son amour même.
Il est vrai qu’il aime aussi votre voix, votre présence, qu’il rêve de nuits encore à passer près de vous. L’essentiel pourtant est bien cette distance, non pas celle que vos lettres s’efforceraient d’annuler, mais celles qu’elles reconstituent sans fin. Parole inépuisable, prière ou littérature.
La rareté de vos rencontres ne tient ni à des circonstances cruelles, ni à la crainte de souffrir un jour. Elle va de soi, vous le savez. C’est que l’amour est cette distance même, cet espace infini qu’ouvrent et parcourent les mots, les mots des lettres d’amour…. ”
Ce texte relu après des années d’étagères m’a mélangé la tête au point que je ressente le besoin de le recopier. La distance de l’âge, celle de la main vers la peau, le rythme des contacts, les lettres qui n’arrivent plus à certains moments. La distance qui sépare la marée haute de la basse mer, cette plage humide et lisse, brillante puis constellée de débris, cette aire sans cesse enrichie et modifiée, changeante comme le visage d’une femme à qui l’on pense.
Je suis touché, sous la ligne de flottaison. Mais j’ai l’habitude des voies d’eau.
Ces mots ont lentement dérivé et sont revenus à moi, ce soir, sans rime ni raison autre qu’un bruit de lenteur, une évocation, simple et douce, des fureurs immobiles de la vie.
Merci pour ces mots de clés et de serrure, pour cette laine que je tire et qui me délie un peu.
Il est très tard, j’ai au fond de la bouche une noix de cajou dont j’épuise le goût, lentement. « 
Elle avait replié les feuillets et accroché à son regard un sourire voyageur, dans le vague de la grande chambre de l’étage, sombre et tiède, où elle attendait que son ventre soit mûr.

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