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Portrait d’une épaisseur
vue partielle de la grange de Bernede avant le débarras
Déblayer un tas de bourrier, cette expression du sud-ouest pour désigner l’indistinct qui tr^$aine au sol, depuis le mouton de poussière jusqu’au fourbi remplissant un grenier. La taille importe peu.
Sortir d’une grange des restes enguirlandés de toiles et de poussières. Tirer dans un fracas étonnant des tas de planches noircies et agglomérées par le temps et l’humidité.. Le volume de la grange apparaît peu à peu, avec un sol inégal comme un champ que l’on aurait pelé, quelques pierres sales faisant saillie au travers du sol meuble et prêt à voleter en nuages sales.
Il s’était donné comme objectif de vider la grange, ce matin de janvier.
Ranger et bouger des objets et des restes, les tasser ailleurs, ou bien les brûler, les entasser dans une remorque qui les conduira hors de la vue, dans un lieu spécial où les hommes concentrent leurs ordures, pour ne plus les voir ni les entendre, les sentir.
Ces restes, pas tous. Il ne voulait pas éliminer ceux qui avaient pour lui une histoire, qui le rattachaient aux gens, aux passés, à ces anciennes sociétés d’ici.
Entre le bras de charrette et la planche de stalle, l’échelle à fourrage et le cercle de fer d’un baquet, il hésitait souvent, prenant du temps pour regarder et réfléchir. A ce rythme là, pas de risque qu’il aille trop vite.
Mais Bernède n’est pas un pressé. Il aime regarder les gens et les mots sous toutes les coutures, peser et manier, retourner et gratter de l’ongle, pour vérifier si sous l’oxydation il n’y aurait pas une trace d’information valide. Le bruit de l’ongle sur une pièce métallique ravissait ses oreilles et rendait fou quiconque aurait assisté à ce ballet ralenti et bruyant, coupé de silences soigneux. Bernède est un précis, qui n’aime pas le travail mal fait. Son maître lui disait souvent qu’il avait la lenteur des horlogers. Il aimait bien cette comparaison, m^me si ce métier des réveils et du temps lui était bien étranger. Bernède ne savait pas lire l’heure et n’en avait aucun besoin. Les bruits de son estomac, les sensations de faim et la lumière du jour lui suffisaient parfaitement. Il avait su lire les journaux qui s’entassaient dans le cageot du cellier mais depuis des années la répétition des informations du quotidien local l’avait persuadé que chaque numéro était identique et qu’il valait mieux regarder danser les flammes de la bigourdane ventrue que de déchiffrer l’éternel récit de circonstance sur les nouvelles locales, identiques de semaines en mois.
La cinquantaine sans doute, Bernède était un petit sec et droit, l’œil clair et les mains épaisses. Il travaillait à la réserve depuis son enfance, commis, ou berger, ouvrier, tâcheron, bref une partie du mobilier de la famille. LA Famille.
Il avait grandi là, sans souci pour personne, entre les chiens et les chevaux du grand pré. La cuisinière et son époux régisseur l’avaient un peu élevé, sans plus. Bernède avait navigué dans la vie comme on s’écarte des récifs, avec de larges boucles, se méfiant des courants. En 1922 il n’y avait pas d’école dans ce petit pays et les curés du coin n’avaient pas repéré ce petit bonhomme transparent qui se faufilait sans bruit. Bernède put apprendre au contact des autres, avec une capacité incroyable d’observer et de transformer les informations ainsi engrangées. Les saisonniers par exemple ne parlaient pas tous le français et au fil des ramassages, des récoles, des vendanges, il se familiarisait avec des langues nouvelles, faisant de sa mémoire son cartable, son cahier.

Trouvé dans sa grange.

Pour écrire, il recopiait un peu les gros livres du régisseur, ayant remarqué la correspondance trouvé dans sa grangeentre des mots écrits à haute voix et des races violettes plumées avec soin. Personne ne s’étonna donc de ce qu’il soit capable de lire, d’écrire, de parler espagnol, italien, catalan, assez pour discuter avec les saisonnievue partielle de la grange avant débarrasrs.
Dans cet univers de travail, ces performances étaient secondaires. Ce qui comptait était la force des bras et la résistance des dos, leur capacité aussi à ployer devant La Famille et ses représentants.
La soumission était comme le vent du soir, une habitude qui faisait partie du paysage.
Mais le paysage avait changé, lorsque la guerre prit les jeunes hommes, puis les plus vieux, laissant Bernède sur la bord car sa transparence ne le fit pas rentrer dans la liste de course des marchands de canon ; Il resta seul dans le domaine, avec les femmes. La guerre passa sans autre bruit que celui des larmes de veuves sur des avis de décès apportés par les gendarmes. Les occupants ne se passionnaient pas pour cette partie de la France dont une majorité d’humain ne pensait pas qu’elle put exister. La famille était partie, vers Bordeaux et ses affaires fructueuses avec les allemands ne lui permirent pas de revenir, à la Libération.
C’est la veuve du régisseur qui assura la direction du domaine, finalement réparti par décision de justice entre les membres de cette communauté. Bernède eût donc sa part, une aile de la Réserve et deux granges, avec les pièces de terres d’en bas, connes pour le bétail mais aussi pour le maïs.
Quelques hommes, au regard troublé sont revenus, bien après l’armistice, avec des silences terribles et de petits numéros, parfois, tracés sur la peau. Bernède ne leur parlait presque pas, attendant qu’ils en fassent la démarche. On ne cause au aux gens qui souffrent trop. On regarde avec eux la course des nuages.
Cette patience fit de lui un interlocuteur privilégié de ces anciens prisonniers. Il pouvait ainsi se taire à leur côté pendant des heures, ne rien remarquer lorsque des sanglots remontaient dans leur gorge, agitant leur glotte comme un tocsin muet.
Bernède repousse du pied un fagot empêtré de toiles d’araignées et regarde arriver son voisin. L’autre se pose sur une grosse pierre et ne dit rien. Benrède continue de déplacer un vieux tronc de pommier, stocké là depuis des lustres et décoré de ficelles, ces lianes jadis solides des premières botteleuses, qui en vieillissant deviennent de la charpie. Le voisin pourrait l’aider mais ne bouge pas. Bernède a du mal à traîner ce tronc en dehors de la grange et fait du menton un signe au vieux. Dans un grognement d’acceptation il se place à ses côtés et le tronc griffe le sol poussiéreux jusqu’à un grand tas de poutres et de planches délabrées qui ont commencé à brûler depuis le matin, dans la cour.
On finit de virer ces saloperies et on fera cuire des patates avec de la ventrêche. Je t’invite.
Un autre grognement termina cette conversation. La grange était vidée de ses bordilles, Bernède avait un invité, le vent était tombé, la viande crépitait, sur une grille posée sur des braises tirées au râteau de l’immense brasier. Le voisin était parti chercher une bouteille de son immonde piquette. Bernède est un type poli, pas pressé ni exigeant, juste de la bonne épaisseur. Il a essuyé les crins de l’archet et fait gémir un peu le vieux violon fatigué qui retrouvait la lumière, avec les autres.

2 réponses à Portrait d’une épaisseur

  1. Anonymous says:

    ce qu’il y a de bien avec les hommes de la France profonde; quelque soit leur région ils se ressemblent tous!

    MC

  2. Anonymous says:

    En réponse à Conferance …
    C’est limite un peu méchant d’nvisager une espèce spécifique et indifférenciée « homme de france profonde ». Ce serait presque comme dire que le « commentateur anonyme laconique et vague, éventuellment hargneux à pas cher et sans risque », une espèce bien répandue sur Internet…. ?
    C. MEYNIEU Biarritz

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