LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

BEYROUTH, BAGDAD , etc…

Plan séquence

Il est souvent délicat d’aborder l’inconnu.

C’est une notion étrangère, fuyante et poisseuse. Les témoins sont inexistants, on ne les a jamais revus. Sans doute engloutis par la brume, dissous et engloutis par morceaux. Je les imagine surpris, gelés debout par la guerre, gris de pierre, bloqués de glaces, fous d’étonnement.

Ces aventuriers reviennent dans mes rêves, et passent des annonces. Je ne les image pas toujours, pressé par le fil des jours, entortillé et repus d’agitation, de faire en vrac.

Saint Ex a disparu, la Josuha aussi, Caradec est glissé entre des fentes de la croûte terrestre, coin inexpugnable, enkysté à jamais. Colas aussi. Les glaciers du monde ont des réserves ignobles de fous qui cherchaient à risquer plus haut, à caresser la mort en aiguisant sa faux. Insolence payée. Des écrivains aussi ont payé cher, leurs petites araignées griffonnées en hâte pour que l’idée ne file pas. D’autres n’ont rien fait, mais se trouvent des courages énormes pour vivre l’ordinaire. Avec un peu d’aide du regard des autres.

Ecrire sur BEYROUTH, reprendre les clichés de la ville martyre et sauvage, où les pires amours s’entrelacent, comme montent les odeurs de cuisines de part et d’autre du front, avec les mêmes épices, les mêmes manières de tourner la louche en bois dans le pot d’aluminium. Comme un cul de bombe incendiaire.

Cet étudiant qui discute tranquillement va passer chez lui, câlinera sa femme, sera tenté de s’enfouir dans ses cuisses. Mais il passera un treillis anonyme, bourrera ses poches de chargeurs métalliques. debout contre le mur, une pute noire et cliquetante lui tendra sa bandoulière. Il fera claquer la culasse, vérifiera le levier d’armement, et redescendra l’escalier sans hâte, en respirant fort. En un quart d’heure il devient un tireur d’homme. derrière sa fenêtre, il tentera de descendre le type qui occupe la fenêtre de l’autre côté de l’avenue, près du Musée.

Avec le périscope de fortune, on arrive à voir la corolle de fumée blanche qui signe le poste de tir. Avec de la chance, l’imbécile ne changera pas d’emplacement, la rafale le cueillera facilement s’il est dans l’axe de l’ouverture.

Kader crispe ses doigts sur la crosse de l’arme. Le métal est bouillant. Il aime l’odeur de la poudre brûlée. L’envie de vomir le guette sans cesse. Ses jambes sont dures, son ventre glacé. Adossé au mur décrépi, il sent une sueur aigre lui piquer les yeux, après un long périple depuis le sommet de sa tête. Rachid, à côté, remplit des chargeur de balles explosives. Avec un sourire en grille de mots croisés il lui explique encore une fois les vertus destructrices de ces suppositoires nickelés. Les cigarettes s’allument à la suite. Mais la nuit il est très dangereux de fumer. Un bon tireur n’a que deux choix: à gauche ou à droite de la mire rougeoyante. En général il rafale et c’est ainsi que l’on pratique la prévention du cancer du fumeur en Liban guerre.

Le Liban, il s’en fout un peu. Il vient de la montagne, mais a fait ses études en France. Son retour au pays s’est fait sans accrocs. Ses frères descendaient au Musée tirer sur ceux d’en face, les pourris….Il est decendu avec eux, et a cessé de penser comme quelques semaines plus tôt, à Paris, alors qu’il dînait rue de Rennes dans cette petite brasserie suisse si douce et chaude.

Le plâtre pleut, finement pulvérisé par les éclats d’une roquette . Des cris sortent du brouillard poussiéreux. L’équipe de l’appartement d’à côté a été touchée par cette roquette, tout flambe, les blessés crient encore. L’ordre est de ne pas bouger. Walid doit déguster, il appelle sa mère.

Kader aperçoit une ombre, de l’autre côté. Il se dresse dans l’embrasur e et vide son chargeur, avec frénésie dans cette direction. Rachid le relaie aussitôt son chapelet terminé. Essouflés et surexcités, ils se laissent glisser au sol dans les gravats. Une bouteille de « gozouze » au citron plus tard, les premiers mots sortent.

Rachid s’est pissé dessus en tirant. Kader n’a même pas la force de vomir. Ca pue dans cette pièce. Le soleil est haut et la chaleur attaque les deux camps.

Les yeux s’embrouillent, mon viseur est sale, je pleure un peu pour nettoyer tout ça.

La gorge me pique, la cordite brûlée emplit l’air blanc. Je pense au magasinier de l’agence qui va encore râler si je lui ramène sa BETA sale et cabossée.

Des pas dans l’escalier, une course, des ordres. Mes compagnons se lèvent et courbés s’enfournent dans une ouverture béante dans la cloison. Nous accédons à une autre cage d’escalier. Comme à l’agence la peinture est mouchetée. Une mocheté a coutume de répéter Bruno le preneur de son, qui ne connait qu’un calembour par an.

Une sirène dehors m’attaque les oreilles, j’ai faim et soif depuis le matin. Rachid fume et tousse, les yeux au bout de ses chaussures. C’est la guerre en baskets, vestes de treillis et sweet américains.

Ils se cherchent pour se tirer, mais s’habillent tous pareils. Je deviens transparent, agrippé à la caméra. Je la protège car elle me porte.
Que n’a -t- on dit sur le courage professionnel des reporters. Des niaiseries de salle de rédaction, lorsque les images de la guerre et du sang des hommes se reflètent dans les verres de tequila. Car on boit sec face aux dangers en cibachrome sur une table ou devant une régie JVC, lorsque l’air conditionné est un peu trop frais.
Je suis dans une cave, nous allons changer de pâté de maison. Kader est tendu, je suis dans son ombre. J’ai changé ma batterie, rescotché la porte cassette de la Béta, histoire de ne pas me bouffer mes derniers ongles. Le talkie-walkie bruisse mais ne crache pas d’ordres. les ordures attendront me glisse Rachid sans quitter des yeux ses pointes de chaussures. Il est drôle ce type, avec ses yeux bleus et sa tête d’américain moyen. Un peu chicanos peut-être mais très US.

Un poème rôde autour de ma mémoire. Il plane et revient comme un duvet d’oiseau qui valse dans l’air frais.
« Etonnée, presque nue, sur un lit de lauriers
A la pointe des seins des nénuphars si roses
Que la peau de sa peau
Blanche en était venue.

Ses mains comme un couffin étreignaient sans bouger
La tête d’un jeune homme qui glissait vers ses pieds.
Elle rugit enfin et leurs mains torturées tordaient sans en finir les herbes et la rosée. »

Les ordres fusèrent. Je me suis vu courir dans ce boyau de béton, entre des cageots et des caisses, enjambant des tas non identifiés de couvertures et de matelas. Nous ne disions rien du tout, courant en veillant à ne pas heurter les murs de nos fardeaux d’acier.

Je n’ai même pas un flingue.
Qu’en aurais-tu fait imbécile me répondit ma voix. Ma voix.

Depuis que Paris m’a quitté, filant vers l’ouest sans retenue, avec ses tours Effel, et ses jardins, ses buttes et ses musées, ses filles et ses ponts, je me fait des illusions sur tout, mais ma voix me reprend. Conscience es tu bien éveillée ? Ta gueule, je cours aussi.

Rachid s’est étalé dans une flaque visqueuse. Un mélange d’huile et de pisse, une affaire de sous terrain de fin du monde. Au dessus ça gronde. Rockett anti char sol/sol commente Rachid avec une froideur de gardien de square. Ca fait du bouilli se croit-il obligé de rajouter. Il me sadise un peu ce con, avec sa peur rentrée de voir sortir ses tripes.

Je suis pas de chez ROUTERE, ni de NCC, j’ai pas les contacts et les saufs conduits, protégé par les accords avec les deux parties. Je ne suis là que comme free lance, et si je crève ici je ne gagnerai pas ma vie. T’es con Rachid, t’es arabe, c’est pas mal, mais que tu es con. Kader glousse. J’ai faim. Je fume de plus en plus.

Nous émergeons dans une cage d’ascenseur démantibulée. Les crampons sont encore bons. En haut, un litre de sueur après, la terrasse nous éblouit. Vautrés dans les éclats de ciment nous rampons vers une fissure du mur de bordure du toît. En contrebas, sur la gauche, le bleu du port fixe le regard. Le talkie rissolle et vomit des ordres brefs. Kader fait un signe, Rachid sort une lunette de sa poche de jambe, et la fixe sur son arme. Il vérouille le clapet, visse un boulon cranté avec soin. Couché, en appui sur ses coudes, il s’installe confortablement, en décalant ses jambes, à la recherche d’une stabilité optimale. Kader lui indique un balcon encombré de sacs de sable, à cent mètres, sur la droite. Il se réajuste. Je fais de même avec la caméra, derrière lui.
Ca va être du vécu en direct, zoom sur le canon de l’arme, puis vers la cible que je découvre dans le viseur: deux hommes accroupis à côté d’un lance rockettes et d’une caisse de tubes gris. L’un d’eux bouge un peu et parle à l’autre.

Kader tape sur le dos de son compagnon, et le félicite bruyament. J’ai vu la mort avant qu’elle ne se lève, pendant sa brève vie, et la posture clownesque des cadavres à son départ. Les deux types ont dansé sur un balcon de BEYROUTH, une fraction de minute, tréssauté comme des pantins, au fil de la rafale qui les a éteints.

Rachid est content. deux au palmarès du tueur d’élite. Les mêmes branques à SARAJEVO sont peut-être des jeunes étudiants sympathiques… Sans doute.

La journée de travail est finie, le chef de section est fier de ses troupes, le JRI (journaliste reporter indépendant) a des images superbes et rares qui vont émoustiller les braves gens d’Europe, et peut-être exciter des salauds sans puissance. Ces images se vendront bien 4000Frs la minute, si le JT de FT1 les prend.

C’est mon fils, il est au LIBAN, il risque sa vie pour nous informer. Tu parles. Je me délabre comme une figue molle secouée par le vent de midi.

Le carrefour du Musée a encore vécu une page de misère humaine, et j’y suis jusqu’au cou, trempé dans la pisse et la sueur, ne protégeant plus mon âme et mes yeux, mais seulement ma caméra.

Rachid propose d’aller manger chez lui. Kader accepte pour nous deux. Vomir, oui. Manger?

Le soir qui vient retentit de coups sourds, de rafales anodines qui ne surprennent plus personne. On se bat là-bas, mais les enfants jouent ici, dans les décombres d’un bus qui ressemble à une sculpture de CESAR.

Farida doit s’inquiéter. Au dispensaire, elle scrute chaque blessé arrivé, pour ne pas y trouver mon visage.
je l’ai rencontrée au CONTINENTAL, lors d’une venue de K.BOUCHNER, au milieu des officiels et des boissons fraîches. Elle attendait son contact de Médecins pour Tous, célèbre confrérie des empêcheurs de culpabiliser en s’endormant. Ces braves types endurent des vies et des morts parfois, pour rien, et permettent à des millions de pépères et de mémères de cocher sans trembler la bonne case de la grille du Loto, au tabac de Palavas, ou celui de Houilles.

Farida explose lorsque je lui parle ainsi. Elle explose aussi lorsque je colle ma bouche dans sa bouche et que mes doigts courent vers elle, comme les lévriers sur le gazon vert anglais.

Nous faisons l’amour comme d’autres boivent, pour se désaltérer en force, puis pour goûter la fraîcheur, puis pour se rassasier. Après elle, j’ai les jambes en coton, le sexe brulant, étourdi.

Médecin palestinien, elle a du cran et du courage. mais elle aime bien mon cynisme qui tempère ses militantismes aigus. Lors de grands débats virulents avec ses amis, elle vient se loger près de moi, et me glisse à l’oreille des propositions que je m’empresse d’accepter. Notre lit est encore le meilleur compagnon qui soit. Il nous supporte.

Kader pose son arme sur la table de la cuisine, comme un panier de légumes du marché. Il y rajoute divers accessoires, dans du tissu kaki.
Dans un sac en plastique orange vif, décoré d’un parasol vert, deux grenades offensives attendent leur jour.
Sa compagne débarasse tout cela et pose des verres ouvragés pour le thé. Leurs petites bulles de verre colorées saillent suffisament pour que la brûlure soit supportable.

Personne ne parle. je me tais aussi.

Rachid regarde la mer par la fenêtre: il soupire un peu.
Tu leur montrera tout ça là-bas?
Peut-être, si j’y retourne un jour. mais ils ne me croiront pas plus que si c’était une série américaine bien saignante.
Alors à quoi bon?
Je ne sais pas encore. Je suis là avec vous, et j’y apprend l’inhumanité, la faiblesse et la peur. Vous êtes sans le savoir mes professeurs en misère humaine.
Tu te fous de nous?
Non Kader, je suis hélas sérieux, passablement sérieux.
Et Farida?
Elle lutte contre les trous que des types comme vous font dans les autres. Et elle est d’accord pour cela. Je l’ai suivie ici. Mais elle est déjà partie. A Paris, nous avions des repères, des rites, des réflexes. Ici j’ai envie de crever, de vomir, parfois de tuer aussi, si je n’y prenais pas garde.
Alors Farida, je vais la laisser ici. Je ne suis pas dans ce pays chez moi. J’ai des traces dans la tête, redoutables et durables, mais la folie est trop forte. Je partirai un de ces jours, sans doute.

Tu vas écrire? Sur quoi, sur ce que cette guerre casse en moi? Tout le monde s’en fout. J’aime une femme, elle vient chez moi, apprend un métier et retourne à la boucherie, sur les bords de la grande bouche dévoreuse, aux lèvres luisantes de poudre. Elle n’est plus avec moi, elle est ailleurs, prête à basculer dans la gueule de MOLOCH.

Le silence se réinstalle, un muezzin braille dans son haut-parleur, une voiture sirène le coupe un peu, la radio et la télévision s’allument. Un ou deux incendies animent l’est de la ville, le spectacle est magnifique. Demain sera un jour encore faste: le tir au pigeons va continuer.

Et Farida pourra compter les morts et les blessés, couper des bras, coudre des ventres, dire à une enfant que toute sa famille est en bouillie, car les sol/sol c’est efficace. D’ailleurs c’est français, des deux côtés. Tuons français, pour la sauvegarde des emplois, vivre et travailler au pays.

Tu parles tout seul?
Oui, pardon Kader, je pensais à autre chose.
Tu as de la chance ou bien tu mens, retorque Rachid, qui s’endort sur une assiette de boulettes aux piments.
Un poème revient et lance mes rêveries comme un ruban au cul d’un cerf-volant:

« Un enfant
il courait
l’avion
est arrivé

doucement descendu
silence de papier
il planait

l’enfant s’est envolé
sur la pointe d’une aile
et saluant les hommes
d’un revers de la main
il agitait l’espoir
mais personne ne vint »

La porte s’ouvrit brusquement. Farida entra comme un SCUD dans une cabane en planches…

Elle agita la main aux deux autres et me tendit une lettre: l’ambassadeur de France enjoignait tous les civils à quitter le pays sous 24 heures. La guerre du Golfe allait pouvoir commencer sans moi.

Farida était blème. J’étais comme mort.

Dix ans plus tard.

Ce scénario est nullard, vous avez accumulé les lieux communs sur la résistance dans le gettho palestinien. Essayez d’en sortir mon vieux!

Je suis ennuyé de dire cela à de jeunes réalisateurs, mais ils sont ici pour apprendre. Et puis certains sujets m’animent plusque d’autres.

Je dois rentrer chez moi tôt, je vais donc vous quitter. Vendredi soir, lors de la réception à l’ambassade d’Egypte, nous pourrons reparler de ce projet de film à BEYROUTH. Mon épouse sera présente et intéressée à nos propos.
Elle est cinéaste également dans votre agence?
Non, elle était médecin à BEYROUTH Ouest.

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