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Safir, les peurs, et les mots caresses

Etre adopté est souvent, pour un enfant, une situiation qui peut-être difficile à vivre, à certains moments de la vie et particulièrement le soir, lorsque reviennent les mauvais rêves, et autres magies qui toutnent dans la tête et empêchent de dormir.Ce petit conte est destiné à un enfant qui parfois s’inquiète. Pour lui, pour elle.

Juste au bout d’un village, il y a bien longtemps, existait une drôle de maison.
Pas de cris ni de rires d’enfants. Pas de flics ou de flacs dans les plaques d’eau dans la rue après l’orage, lorsque les nuages se regardent dans ces miroirs bien calmes.
Les enfants adorent sauter dedans pour faire des plis au ciel, qui se ride comme la peau d’un vieil éléphant. Leurs parents protestent : « tu vas être tout mouillé, tu vas attraper du mal ! »…

Le temps passait lentement dans ce bout de village, tic et tac sans se presser, juste en se balançant.

Les habitants aimaient bien cette nouvelle famille, installée depuis l’été dernier. Elle c’était Roxane, qui avait un grand cou et regardait par-dessus les haies. Son mari, Miro, aidait beaucoup d’habitants à vérifier l’état de leur toiture après les tempêtes.
Il faut dire que les girafes ont de la facilité pour regarder en hauteur. Leur maison était bien sûr la plus haute du village car s’il n’est pas besoin d’avoir un plafond très haut pour les tortues ou les lapins, pour les girafes, il faut de la place.
La grange à Léon avait séduit les nouveaux arrivants qui purent s’y installer sans problème et profiter des fenêtres hautes du grenier à foin.
C’est Fernand le putois qui leur a loué, pour pas trop cher, cette bâtisse qui domine le village, presque aussi haute que le minaret de la vieille mosquée ou la tour de l’éolienne.
Les enfants du village couraient dans les ruelles sans craintes des voitures. Depuis longtemps elles n’existaient plus, ces péteuses à fumées de gazoline !
Roxane la girafe avait un gros regret secret, depuis plusieurs années. Elle n’arrivait pas à avoir un bébé girafon avec son mari Miro. Les sorciers consultés, les sages et les vieilles n’expliquaient pas trop pourquoi ; Un problème de tuyauterie sans doute avait même dit le dernier, un hippocampe à lunettes, en prenant son air savant.
Dans cette maison il manquait un enfant.
Miro et Roxane décidèrent un soir d’aller un jour prochain en chercher un. « Il doit bien y avoir des bébés qui cherchent des parents dans le monde vaste et plat » répétait Miro. Roxane rajoutait : « un petit girafon sans parents qui aurait besoin de nous et nous envie de le faire grandir ».
Il ont donc pris le train, puis le bateau, l’avion et même des vélos, des patins à roulette, une charrette avec des bœufs blancs, marché pas mal. Au prix d’un voyage qui les a amené au bout du bout du monde, si loin qu’on n’y connait pas les crêpes ni les bonbons au miel de romarin.
Il sont arrivés devant une grande maison verte.
Une dame les a accueillis et leur a apporté un paquet tout enchiffoné. Dans leurs bras ils on déplié les tissus qui emballaient un tout minuscule girafon aux grandes pattes fines et au regard un peu affolé.
Mais très vite les sourires de Miro et la voix douce de Roxane ont rempli ses oreilles de calme et il a aimé se frotter tout doux contre elle et sentir l’odeur pas loin de Miro qui ne savait pas trop comment faire. Faut dire que ce n’est pas facile d’enfiler un pyjama à un bébé, mais lorsque c’est un bébé girafe ! Quel travail avec toutes ces pattes!
Ses nouveaux parents ont donc repris la route avec leur précieux paquet, bien au chaud entre eux deux, comme un trésor tout doux, tiède et merveilleux. Souvent ils écartaient les morceaux de tissu qui protégeaient Safir le girafon et le regardaient dormir, sans rien dire, si émus que les mots ne pouvaient pas dire assez. Il avaient choisi ce l’appeler Safir mais de lui conserver aussi son prénom d’origine, (assez difficile à prononcer mais très joli). En langage girafe « Safir » veut dire « celui qui court avec le soleil ».
Durant le voyage de retour vers le village, les gens s’amusaient de les voir ainsi courbés sur ce paquet de chiffons, lui parler doucement, lui donner de petits morceaux de fruits et d’herbes fines, un peu d’eau. Leur attention était celle des admirateurs d’étoiles qui, à la nuit levée, restent le nez en l’air à compter les pointes de lumière dans le ciel. Mais eux leur ciel c’était Safir, le girafon, leur petit tout minuscule.
Au village ce fut la fête lors de son arrivée mais il ne s’en rendit pas trop compte, troublé par le voyage et toutes ces nouveautés. Des personnes inconnues aux visages curieux se présentaient sans cesse. Il n’avait jamais vu de putois, de chat, de lapin ou de chevreuil, le cochon lui était inconnu. Il eut très peur de la pintade qui faisait trop de bruit et le chien ne voulait pas toujours qu’on lui tire les oreilles.
Les premiers mois de la vie de Safir se passèrent très calmement. Ses parents un peu inexpérimentés étaient parfois un peu paniqués par ses réactions d’enfant. Safir le girafon aimait bien vérifier plein de choses. Par exemple, lorsqu’il dormait sur son petit tas de foin doux que lui avait installé sa mère Roxane, il avait parfois du mal à dormir au calme. Souvent lui revenait de drôles de peurs, des images mélangées, d’une vie d’avant, des craintes de ne plus sentir contre son pelage doux le cuir chaud de Roxane, l’odeur poivre de son père. Alors il se tournait et s’agitait comme un ver de terre capturé par Géraldine, la poule d’à côté, qui gratte la cour pour son déjeuner. Safir trouvait cela très sale de manger des vers…mais les poules sont gentilles malgré tout, lorsque elles viennent se percher sur son dos pour une ballade. Safir dit qu’il fait l’autobus.
Donc, les nuits c’est souvent le moment où les choses qui inquiètent ressortent des tiroirs où on les a bien rangées dans la journée.
Mais que va-t-il se passer demain ? Maman sera-t-elle là, ou bien partie ? Et papa sera-t-il encore fâché contre moi ? Fera-t-il jour encore sur le village et ne serai-je pas un étranger bizarre que même mes parents ne reconnaîtront plus ? Ces questions cognaient souvent dans la tête du girafon et empêchaient qu’il trouve le sommeil facilement. Parfois, les mauvais rêves le réveillaient et il était obligé d’appeler ses parents qui dépliaient leurs grandes pattes pour aller le câliner un peu et le rassurer. Mais les parents, surtout chez les girafes, n’aiment pas qu’on les réveillent la nuit. Une fois ou deux ils supportent mais plusieurs fois c’est souvent un peu de colère terrible !
Ils finissent par crier sur Safir qui se fait minuscule sur son lit de foin doux. Il voudrait bien aller dormir entre son père et sa mère, au chaud et à l’abri pense-t-il de ces idées inquiètes, de ces mauvais rêves.
Roxane a dessiné des dragons gentils au dessus de sa couche pour veiller sur son sommeil et depuis cela va mieux. Un piège à mauvais rêves a été installé sur la fenêtre par Miro. Safir dort mieux depuis lors.
Et puis Safir a découvert la musique et la danse. Il n’est pas toujours très doué mais avec quatre pattes aussi longues, ce n’est pas facile. La poule par exemple n’en a que deux et l’écureuil du tilleul est un acrobate avec lequel le girafon ne peut rivaliser.
Safir apprend des tas de chansons, avec maman et papa ainsi qu’à l’école où il va depuis quelques mois. Sa copine Lara est une chevrette toute blanche, avec un écusson noir entre les cornes. Elle est minuscule au point qu’elle peut passer debout entre les jambes de Safir ! Mais elle sait jouer de la cornemuse et de la flûte ! Elle joue et Safir chante. C’est le bonheur. Même Charlot le vieux chat grognon qui vit avec le cochon Pipo devient aimable lorsque Safir chante Manguenilou, une berceuse qui vient de très loin elle aussi, de Corse dit-on, une espèce d’île dans la mer…
Toute la vie se passe bien dans ce village et Safir y a sa place, pour toujours, avec ses parents qui l’aiment autant que lorsqu’ils ont fait le grand voyage pour le rencontrer. Ils le regardent grandir et surveillent la pousse de ses cornes, toute veloutées , au dessus de son front. Ses sabots sont vernissés et son pelage s’affirme dans des couleurs grises, jaunes et noires avec de beaux dessins. Miro aurait bien aimé avoir d’aussi beaux dessins sur son pelage et Roxane le taquine en lui disant que seul Safir, son prince venu de loin, peut avoir d’aussi beaux atours. Ses yeux se sont cernés de cils longs et soyeux qui donnent à son regard un bel accent. Très intéressé par les histoires et les chansons, Safir a vite appris à parler ave plein de gens et à utiliser les images des mots comme un véritable poète. Sa mère l’écoute souvent avec la gorge serrée d’émotion lorsqu’il confectionne des suites de mots et des bouts d’histoires si belles que même Charlot ce crétin de chat, est muet d’admiration. Miro est fier que son fils parle aussi finement avec une grande précision de mots et de ton.
N’allez pas croire que Safir soit bavard ! Pas du tout. Il est loquace et ping et pang : il regarde, se tait, puis précise d’une phrase sa pensée, son envie, comme on dessine d’une main sûre un portrait au crayon de bois en cinq ou six traits et gritte et gratte. Le girafon sera professeur, avocat, écrivain, chroniqueur du monde..
Tout se vit bien dans ce village.
Les saisons passent d’hivers en printemps, de feuilles en fleurs, les fruits changent et Safir s’installe dans cette vie tranquille.
Parfois, surtout la nuit, ou loin du village, des peurs reviennent, sans trop qu’il comprenne pourquoi .
C’est comme une mauvaise odeur qui passe et envahit la tête, puis finit par partir. Mais Safir n’aime pas ça et dans ces moments là il n’est plus à l’aise, tout crispé par ces soucis qui parlent comme dans la chanson :
« de partir, de se perdre, ding et ding mon père et ma mère, cela fait drôle d’être soudain seul au monde, de se demander si son père et sa mère vont bien rentrer un jour, ding et dong mon père et ma mère, c’est pas drôle d’être seul sur la terre, ni d’être abandonné. »
Dans ces cas là Safir a besoin de Roxane contre lui, tout contre, pour sentir sa chaleur, le bruit de son cœur, il veut aussi que son père soit là, pas loin, avec sa voix grave toute chaude.
Et puis d’un coup de vent, les mauvaises idées repartent au loin et le girafon redresse son cou fin en remontant la tête pour continuer de découvrir le monde. Tout redevient plaisant et passionnant. L’alerte est passée, les larmes séchées, le ventre détendu, les sanglots au fond des poches ont séché dans les mouchoirs que maman repasse avec soi en les pliant deux fois dans la largeur. Car le mouchoir repassé, dit-elle, est meilleur pour le museau de son grand girafon !
Maman a toujours un phrase, une chanson, pour dire les choses, depuis les plus ordinaires jusqu’aux choses fantastiques !
Safir adore et s’endort, encore et encore, « comme Elvire qui navigue sur sa barque dans un jardin de fleurs bleues et jaunes. »..

Tout grandit dans ce village, même le ventre de maman.

Catastrophe ? Au début c’est amusant. Safir pense qu’il va avoir très vite un compagnon de jeu. Mais il se rend vite compte que maman est prise par cette aventure qui se passe dedans son ventre, et qu’elle a souvent les yeux au loin, avec un petit sourire heureux, toute seule dans ses pensées, même lorsqu’il est avec elle..
Rien ne va plus parfois et Safir est inquiet de savoir ce qu’il va devenir. Comment ça marche dans ces cas là ? Le girafon du bout du monde, aura-t-il encore sa place ? Ou bien va-t-on l’envoyer ailleurs, l’abandonner comme dans les histoires et les contes affreux ? ou comme dans les mauvais rêves que Safir recommence à faire depuis que maman s’arrondit ?
Un tas de question piquent Safir comme une nuée de moustiques. Parfois il est en colère contre ses parents, parfois il a très peur, souvent il est aux aguets, tendu et attentif à ce qu’il pourra comprendre de ce que les grandes personnes racontent entre eux.

L’autre jour il est parti tout seul chercher des fleurs pour sa mère mais il n’a pu lui donner car elle avait mal partout et devait rester au calme. Il n’a même pas pu se coucher contre elle !
Sa colère était forte lorsque son père lui a demandé d’être un peu grand et de se débrouiller tout seul. Pas envie d’être grand ! Au contraire, envie d’être minuscule et d’aller au chaud dans le ventre de maman !
« Le grandes personnes ne comprennent pas tout ! Pas vrai Safir ? »
Il se retourna et découvrit Nebout le pélican, juché sur un muret de jardin. Le vieil oiseau lui raconta mille histoires bizarres qui intéressèrent Safir sans qu’il comprenne bien tout ce tricot de mots.
Il lui parla d’une petite fille d’humains qui avait appris à ses parents à devenir des parents alors qu’ils l’avaient adoptée, n’ayant pas pu avoir d’enfant. Quelques années après son arrivée, elle avait réussit à leur permettre de devenir parents d’un deuxième enfant, puisqu’elle était leur premier. Bien sûr elle n’avait pas fait de la magie ou des trucs bizarres pour permettre qu’un bébé pousse dans le ventre se sa mère ! Mais elle avait si bien rassuré ses parents en leur montrant combien elle était heureuse avec eux que tout s’était débloqué !
Alors bien sûr cette gamine avait eu bien grande peur ! Peur de ne plus avoir sa place, peur de n’être plus à la première place dans le coeur de ses parents, de sa maman.
Elle avait parlé de cela avec un oiseau de passage qui allait repartir vers le sud. Il lui avait expliqué que, comme les fruits dans les arbres, le cœur des parents grandissait et grossissait au fur et à mesure qu les enfants arrivaient et qu’il y avait toujours de la place pour eux. Pour prouver ses dires l’oiseau avait d’un coup de bec coupé une petite gousse de graines et une petite. Dans la grosse gousse il y avait plein de graines pour des plantes à venir, dans la petite, juste deux ou trois.
Il raconta longtemps à Safir, des histoires de cette gamine et d’autres encore. Récits des mers et océans du monde qu’il pourra faire voir à ce bébé lorsqu’il sera grand, de l’importance qu’il avait désormais dans la vie de ce petit girafon pas encore né. Il lui raconta la terre et les oiseaux, ses voyages et les terres d’Afrique, la mer qui fait miroir, le vent aux goûts d’Orient, les musiques et les voix qui tapent le sol et font l’envie de danser.
Il parla jusqu’à ce que le petit girafon s’endorme contre son aile repliée. Alors Nebout ne bougea pas et attendit que le dormeur à grandes pattes emberlificotées se réveille. La nuit tomba doucement. Le pélican lui avait appris à voler.
On dit encore chez les hiboux que c’est étonnant de voir un pélican et une girafe voler au dessus des arbres.
Il faut dire que Safir, à force d’aimer les histoires, les chansons, d’entendre les nouvelles du monde et de rire des facéties de ses amis, eh bien Safir était devenu un peu magicien et se permettait quelques blagues comme celle de voler avec Nebout le pélican voyageur.
C’est Nebout qui lui a expliqué que la naissance de ses deux frères et sœurs (des jumeaux) avait été rendue possible par son arrivée. Il avait été le premier enfant, rendant possible l’arrivée des autres. Le girafon messager d’un bonheur enfin possible.
Safir était fier de regarder ses parents s’occuper des deux petits. Lui il se débrouillait presque tout seul mais aimait bien encore les câlins avant de se coucher, et les chansons murmurées au creux de ses grandes oreilles.
Roxane, maman Girafe de famille nombreuse, lui disait « les choses », des mots caresse : que toujours et partout il avait, il aurait sa place, dans ses bras et dans son cœur, comme depuis le jour de leur rencontre, à l’autre bout du bout du monde. « Ton papa et moi nous t’avons imprimé sur notre peau pour toujours, notre petit premier grand girafon. »
Alors Safir se tortillait de bonheur.
Il redemandait parfois, le soir, que sa mère ou son père lui redise « les choses », à l’oreille, juste pour lui.
Plus tard, lorsqu’il serait père et papa, il dirait aussi à l’oreille de ses petits des choses aussi douces, pas les mêmes, mais aussi douces, sûrement.

Dors bien encore et encore, car flic et flac mon histoire est dans mon sac !

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