LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et mots0681571560
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Le gogol aux mots

Dans un coin, sous la fenêtre, il y a un tas de mots, raides et noirs comme des sarments anciens. Entre les nuages la lumière est fluide, pâle. Elle tente de réchauffer la pièce carrée aux murs bleus. Rien à faire.

Ces lambeaux de phrases, de soie et de laine, ces bouts charbonneux de confidences et de banalités sont mêlés à jamais. Personne ne prendra le temps de les étaler à la lumière, de les remettre d’aplomb, de tirer des lignes, des portées. Pas de sens, juste des mots. Redresser cette vieille histoire aurait un intérêt.

La fatigue survient, surprenante et brusque, sans alternative: la lourdeur des membres et de l’attention se lie à la pénombre de la chambre. Le bonhomme va se coucher. Depuis des années, il rentre ainsi, le soir, après sa journée au Grand Bazar.

Il range et classe, colle des étiquettes et relève, trie et soupèse, aligne et redresse, depuis des années qu’il ne peut pas compter.

C’est le gogol disent-ils, moitié moqueurs moitié inquiets. Sa grosse tête les fait rire, les éclats rauque de sa voix les amuse. Mais ses yeux noirs et mobiles, ses silences et la manière qu’il a de serrer les lèvres sous leurs sarcasmes en effraient plus d’un.

Chez lui, un meublé de deux pièces crasseuses, il est le roi d’un domaine solitaire. La radio étincelante trône au dessus du lit embrouillé, un tas de vêtements arrondit un coin de la chambre. Luis n’aime pas les coins.

Depuis longtemps, lorsque enfant il était puni par son oncle…

Les coups pleuvaient après chaque « bêtise »comme autant de certitudes que le monde était mauvais. Il pleurait alors en silence, engoncé dans ses vêtements de récupération, entr le buffet et le mur de la cuisine.

LUIS est parti, grâce à la Dame. Elle avait fait des tas de papiers, parlé sur un drôle de ton à l’Oncle, et il ne l’avait pas corrigé pourtant.

Un matin, elle est venue le chercher et l’a conduit dans une grande maison, pleine d’enfants comme lui, avec aussi des dames hirondelles, noires et blanches. LUIS a eu peur de rentrer dans cette bâtisse immense, et il y est resté jusqu’à ce que ses jambes soient pleines de poils.

Monsieur Roger est devenu son ami. Il parlait peu cet homme, mais avec lui, le temps passait doucement, et LUIS détendait tout son corps, avait des mots à la bouche, des chansons sur les lèvres. Monsieur Roger aimait bien quand il chantait.

LUIS a vite appris à lire et à compter, bientôt plus vite dans sa tête que sur ses doigts. Alors Monsieur Roger lui a parlé du magasin, en ville, et des gens qui y travaillaient.

C’était le Stage. Pour le Stage, il a fallu beaucoup discuter, parce que l’hirondelle Marie-Thérèse trouvait que c’était trop tôt. Il les avait entendu parler après le dîner, près du tilleul roux. Monsieur Roger a gagné et le Stage a commencé. LUIS avait peur comme un loup, au milieu de ces gens inconnus qui le regardaient à distance. Il n’y avait que CLAUDINE pour lui dire des mots, comme si elle n’avait pas de regard spécial pour lui. C’était sa monitrice du Stage, une femme que LUIS trouvait très belle, et gentille, même si elle boîtait un peu.

La radio marche mal et déforme la voix et les musiques. Luis aime bien que la radio lui parle comme ça. Il s’affaire autour de l’évier de la cuisine, ouvrant les boîtes que la camionnette de la Régie a laissé pour lui dans son réfrigérateur. Une odeur de viande remplit vite le petit espace. L’unique assiette est remplie, et LUIS la porte fumante vers la table de la fenêtre. La table de la fenêtre est la joie de l’été. L’hiver, à sept heures du soir, il n’y a rien à regarder dans la rue. Mais dès que les jours rallongent!… Luis admire ainsi tout ce qui se passe. Il remarque les habitudes des gens, dehors, et ne veut surtout pas les rejoindre. Plus tard, à volets fermés, il imitera la vieille dame d’en face qui sort son chien, le droguiste qui baisse son rideau de fer, l’agent qui salue tout le monde, le gamin qui joue aux billes dans le caniveau sale. En criant de joie il sera acteur et public tour à tour, pendant de longues minutes, la radiodiffusion d’un match de football tenant lieu de fond sonore.

Ce soir là, LUIS n’a pas suivi son programme bien rodé. Il a une lettre posée à côté de lui, sur la table. Il ne regarde pas la rue mais fixe ce carré de papier. Des cachets et des inscriptions imprimées occupent la partie gauche de l’enveloppe, des autocollants de la Poste décorent le tout. Il reconnaît bien son nom ainsi que le nom de la ville qui est sous le tampon « république française officier ministériel ». Il ne reconnaît pas le mot « Notaire ». CLAUDINE ouvrira cette lettre pour lui. Elle lui a toujours dit d’attendre qu’elle soit là pour les papiers et l’argent. Pourtant il sait un peu lire, suffisamment. Mais il ne veut pas la contredire.

Pourtant, au bout d’une heure, Luis s’ennuie de cette lettre qui le nargue, et il se souvient que CLAUDINE est en congés pour une semaine. Impossible de regarder ce papier aussi longtemps. Alors, comme il a vu faire le chef de rayon, il découpe soigneusement la pliure de l’enveloppe avec un canif et repose l’enveloppe. C’est encore trop tôt pour regarder le contenu.

La radio parle d’une guerre, en Orient, sans doute un film comme il en voit parfois à la Régie lorsqu’il va y manger le midi tous les jeudis. LUIS aime les films, de guerre , et surtout les westerns, et pas ceux où des gens pleurent et crient. Ceux-là lui font peur. Il ne sait pas trop pourquoi. Le papier sorti de l’enveloppe est posé sur la table et lissé du revers de nombreuses fois. LUIS s’accroche pour le déchiffrer. Il comprend que l’Oncle et sa femme sont morts dans un accident. Après cela devient compliqué, avec des tas de chiffres. Son nom est même imprimé plusieurs fois, et Maître DUCASSEZ le salue à la fin.

LUIS est très content de son initiative. Il a ouvert et lu la lettre. CLAUDINE va le disputer sans doute, mais il a prévu l’argument: elle était en congé. Il se sent tout excité.

Plus tard dans la soirée, après avoir regardé pour la dixième fois le programme de la télévision que la voisine du dessous lui laisse à côté de sa porte, il pense à l’Oncle, revu deux ou trois fois depuis des années. Il ne le verra plus. C’est bien, il était méchant. Bien fait. Et Luis se lance dans une danse lente dans la cuisine, en riant gravement.

Il veut dormir à présent, car le journal ne l’intéresse pas, il est de la semaine passée et il n’a pas la télévision. Si le Stage marche bien, il aura de l’argent et il s’achètera une télévision avec un casque sans fil et le journal de la semaine tous les lundis.

Luis s’endort d’un coup pour un sommeil agité.

Les jours passent, identiques. Non, mercredi, il a aidé une dame à remettre dans son panier des oranges qui étaient tombées sur le trottoir. Elle a fait une drôle de tête et puis elle lui a tendu une orange en le remerciant. Il l’a prise et l’a regardé partir sans répondre. Et puis il a laissé l’orange sur un banc, car elle n’était pas à lui.

Samedi, il a vu de la lumière dans la maison d’en face, celle qui était vide depuis la mort du monsieur à la canne. Il a aperçu une femme dans le petit jardin sauvage. LUIS a toujours eu envie de jardiner. Il aidait un peu le Monsieur, mais depuis sa mort il n’a plus arraché les herbes ni tondu la pelouse.

Ce soir, c’est lundi, et CLAUDINE a laissé un mot. Elle passera demain soir le chercher au magasin.

LUIS s’est fait beau, a changé de chaussures et s’est douché. Il est content de la revoir et de l’entendre lui parler. ce n’est pas très facile de parler seul dans sa chambre le soir. Et tous ces mots sans adresse s’entassent dans les coins. C’est déjà petit chez lui.

Dans sa poche, il a plié la lettre avec soin, l’abritant dans une autre enveloppe en papier marron, comme un trésor.

CLAUDINE n’a rien dit et a lu la lettre sur le trottoir. Elle a froncé les sourcils et l’a pris par le bras pour se diriger vers un petit banc vert. Elle a cherché des mots dans sa bouche et a commencé à lui expliquer:

-LUIS, cette lettre est très importante pour toi, et pour ton avenir. Ton oncle et sa femme sont morts et tu hérites de tous leurs biens car ils n’ont pas d’enfants vivants. Tu vas devenir propriétaire de deux maisons et de pas mal d’argent. Tout cela va être compliqué à vivre, mais je t’aiderai. Nous irons voir le juge des tutelles pour discuter de tout cela, parce que tout seul tu n’y arriverais pas.

LUIS a bu les paroles et lui a demandé si il la verrait toujours. Elle a souri avec ses dents blanches et bien rangées. Il a transpiré de bonheur. Elle restait en silence, comme si elle rêvait à autre chose.

Le lendemain, il n’est pas allé au stage mais à la Régie puis dans la voiture de CLAUDINE pour rencontrer le juge.

Le Palais de la Justice, c’est un drôle d’endroit. Comment font-ils pour y habiter. C’est immense et triste. Les voix résonnent et les gens courent dans tous les sens comme perdus. Le bureau du Juge c’est comme la réserve au magasin: il y a des livres et des piles de dossiers partout. Luis pensa un peu que dans tous ces papiers, il y en avait qui parlaient peut-être de lui, comme la lettre du Maître Notaire.

Le juge le questionna sur son travail et ses envies. LUIS parla de la télévision et du journal. Mais aussi de son appartement qui donne sur la rue. Le Juge a rit plusieurs fois. Il est très gentil cet homme. Et il expliqué à nouveau, en moins bien ce que CLAUDINE avait déjà dit. Lorsque LUIS a dit qu’il voulait habiter chez CLAUDINE, le Juge a ri encore, mais pas elle. Elle a même eu l’air ennuyée. LUIS était content en sortant. Il avait parlé avec deux personnes très gentilles pendant deux heures. La journée était avancée. Il lui fallait rentrer dîner.

CLAUDINE lui proposa alors une chose incroyable.

-LUIS, je pense qu’il faut fêter ta nouvelle situation. Je t’invite à dîner au restaurant.

LUIS resta sans mot dire, riant sous cape, comme d’une blague un peu cochonne que racontaient les plus grands dans la Maison des enfants. Quelle journée! Il se sentit très fier de monter dans la voiture, et regardait partout par la fenêtre, sentant l’air fuser par la vitre mal jointe.

Des traces filandreuses, grises toute la journée, avaient finies par s’éclairer dans le ciel, en mauves et roses, en oranges flamboyant, le soleil rappelant sa présence derrière le mauvais temps. LUIS aimait beaucoup le soleil et s’amusait à regarder ces grands nuages se déformer en altitudes, passer de la sorcière au choux fleur, et du dragon au papillon géant. Il leur donnait des noms, les reconnaissait, avait construit une foule de compagnons imaginaires, qu’il choyait de ses regards tendres.

La voiture s’engageait sur le parking d’un motel. Quelques néons faisaient un peu américain, mais la dauphine pourrie qui croupissait dans un coin détonait dans ce décor. Il n’y avait que les gris bleus du ciel presque éteint qui assuraient la nostalgie. Luis avait vu quelques films et aimait beaucoup les ciels américains, ceux des westerns, ceux de « Danse avec les loups », ceux des films d’aventure.

CLAUDINE descendit et lui fit signe de le suivre. Ils s’installèrent dans un box confortable, face à face, séparés par un gros bouquet de fleurs sèches. Luis l’écarta et ne sut quoi en faire. Il se leva et le posa sur la table d’à côté.

-On ne peut pas se parler ni se voir, hein, CLAUDINE?

-Tu as bien raison. Mais dis moi, as-tu bien réalisé ce qui t’arrivait?

-Ben j’ai reçu l’argent de l’oncle, et il va être à moi, je vais pouvoir faire des folies!

Il gloussa et ses yeux se plissèrent de malice, les doigts noués comme pour souligner sa satisfaction.

-C’est cela, mais il faudra que tu fasses attention, avec tout cet argent.

-Ouais, ouais…

La soirée fut pleine de recommandation, mais il y avait des steaks tartares et des frites, et LUIS adorait ça. CLAUDINE n’arrêtait pas de parler, comme une pie grièche.

Luis la regardait et la trouvait bien étrangère tout à coup, parfois presque agressive.

-Tu m’en veux d’avoir ces sous? On dirait.

-Ne sois pas idiot!

-Je suis déjà gogol, alors…

-LUIS ce n’est pas ce que je veux dire, tu le sais.

-Ouais.

Il était content de son mot d’esprit mais Claudine n’avait rien vu. Tant pis.

Le reste de la soirée fut assez ennuyeuse, malgré la présence d’un bel aquarium dans la salle. Mais CLAUDINE ne voulut pas qu’il aille regarder de près!

LUIS était déçu de cette sortie, déçu de CLAUDINE, presque en colère.

Le soir, la tête lui tournait un peu, à cause des deux bières du restaurant. Il se coucha tout habillé, décidé à ne pas aller travailler le matin suivant, puisqu’il était riche à présent.

Le samedi suivant, Amédée, qui tient le relais de presse de la gare, l’a vu partir avec un grand sac à dos, dans le train de GERADMER. Il s’en est étonné, mais sans plus.

Le lundi, Claudine a signalé sa disparition à la Régie, et à la police, ainsi qu’au Juge, bien sûr.

Le mardi. Rien

Et rien les autres jours, ni les autres mois.

des années sans que LUIS reparaisse

LUIS est vivant. Il a trouvé refuge chez deux vieux, dans un village de la LOZERE. Il les aide, et eux lui apprennent tout ce qu’ils savent. Ils ont fort à faire. LUIS veut tout comprendre, et parfois, il lui faut du temps, et leurs vieilles vies sont tapissées d’histoires et de pays, de rencontres et d’expériences de tristesses et de rigolades. LUIS adore les entendre, le soir ou le matin, après avoir vaqué aux petites tâches de la maison. Il a beaucoup perfectionné sa lecture, grâce à la mamie qui lit en double. Elle a tous ses livres en doubles.

C’était une institutrice au TCHAD. Ainsi elle lit ce que LUIS a sous les yeux, lentement au début, et puis de plus en plus rapidement. Elle regarde du coin de l’œil les grimaces de LUIS et s’arrête pour lui expliquer un mot, ou partir dans une digression qui finit en éclat de rire ou en demande de continuer.

Le grand-père est un ancien chanteur de charme, musicien encore vaillant. Il fait écouter à LUIS plein de musiques du monde entier. LUIS a même commencé d’apprendre à danser, avec ODETTE, la petite voisine, qui a tout de même quarante cinq ans passés. Mais c’est un bonheur de danser lors des fêtes au bourg.

Tout le monde n’a pas accepté LUIS, étranger parmi les gens ordinaires, et étranger au canton. A l’abri des clochers somnolent les bécasses, a souvent dit le grand-père.

Au fil des mois, il est passé inaperçu, même des enfants qui ne le raillaient plus. Il a même joué dans une pièce de la troupe locale, où il jouait l’idiot, à sa demande. Les gens étaient gênés, que ç’en était drôle!

Depuis cinq ans, LUIS est à AMERCHES. Les vieux se tassent doucement, LUIS se cultive avec ardeur, regarde la télévision, lit et essaye parfois même d’écrire. Il n’a jamais voulu revoir CLAUDINE, et l’oublie avec ODETTE, dans des jeux plus adultes.

Deux ans se sont passés de nous.

« Trois cadavres ont été découverts dans une maison de village à AMERCHES. Après une enquête rapide, la gendarmerie a conclu à un accident dû au mauvais fonctionnement d’un appareil de chauffage au charbon ».

LUIS aurait ri de cette conclusion, lui qui passa des heures à mettre au point le dérèglement complet du tirage de la bigourdane à charbon.

Il laissait une maison propre et rangée, avec des tas de mots bien rangés dans des cahiers, à l’abri dans des livres, sur des cartons découpés avec soin, dans des boîtes. Dans sa chambre, une immense photo de cet enfant qui jouait le KID, de Ch.CHAPLIN. Il aimait que cet œil le regarde, lui et son corps pas beau, ni laid, mais sans charme pour personne. Rien qu’ODETTE qui gloussait sous ses assauts, faute de mieux.

LUIS avait fait le plein des ciels de la terre, et après avoir réfléchi un soir entier, pensa à s’endormir avec ses chers vieux, pour longtemps

Les vieux étaient de plus en plus malades, et LUIS de plus en plus sûr qu’il leur devait les belles années de sa vie. Les voir partir n’aurait pas été bien.

P.S :

J‘ai essayé de retranscrire cette histoire bancale avec les mots que j’ai récupérés par terre dans la grande maison de village. J’ai fait du tri pendant des jours, mais c’était le seul moyen de raconter une histoire, un peu, puisque le nouveau gouvernement a interdit de créer de nouveaux mots, au prétexte que les rues en sont jonchées.

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