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L’homme assis




Il regardait la foule se presser en zigzag, rechercher dans le froid des rêves inutiles, des chaleurs de pacotille. Son chien n’avait pas l’air de s’intéresser à cette vie urbaine et entre ses pattes un museau fin dormait tranquillement. L’homme était installé sur un double carton d’une grande marque d’écran de télévisions. Pour lui c’était un matelas de choix, isolant son cul du froid de la terre. Il ne regardait jamais la télé dans le foyer où les bleus le conduisaient parfois de force, un peu. Il aimait bien la petite stagiaire assistante sociale avec son air grave et pointu et ses cheveux raides comme de la paille. Elle avait le parler rude et direct de ceux qui ont eu parfois le coeur et le corps en débris. Il aimait bien ses silences lorsqu’elle lui préparait un café chaud en se brûlant sur le gobelet de mauvaise qualité. Elle ne jurait pas ; alors il le faisait pour elle. Là elle riait. C’était leur jeu. Pour une fois que quelque chose de gratuit lui appartenait ! Une vraie fortune que ce petit échange bref, parenthèse sourire dans le dédale des journées d’hiver, sans cesse identiques.

Le vin glacé et âcre dans la bouteille plastique virait au violet avec le froid. Le chien s’était levé pour laper de l’eau dans sa boîte… Il fit trois tours sur lui-même et se recoucha pour un nouveau sommeil sans rêves.

Je l’imaginais sans rêve, car son immobilité tranchait avec le visage aux expressions changeantes de son maître.

Les passants étaient commentés comme un bonimenteur déclame les qualités de son épluche légume.

Jamais agressif, il avait le mot juste qui touche et agrippe, la phrase brève et l’interjection appuyée, comme un pêcheur adroit pose la mouche devant le bec du poisson invisible.

Les passants concernés marquaient le coup, tressautaient, se prenaient presque les pieds dans ce tapis de mots tricotés en quelques secondes, le temps de leur irruption dans son champ visuel et sonore.

La dame à chapeau bleu passait bien raide encadrée de quelques mots chantés « sur le bleu de tes yeux… », un employé très bancaire récolta quelques remarques sur la croyance et le crédit, deux lycéens reliés à plein bras manquèrent de chuter lorsqu’il envisagea leur futur marital avec zèle et concision…

Le chien dormait si bien. Les pièces qui tombaient dans le béret posé au sol tintaient brièvement.

« Ne réveillez pas mon chien en jetant des pièces, jetez des billets ! Aimez au moins les animaux ! ».

La patrouille de policiers municipaux ne fut pas épargnée par ces mots suspendus comme du linge à un fil. D’un geste de la main il salua les trois hommes en les remerciant de veiller à la sécurité des passants et à celle des mendiants. Des qualités d’anges gardiens des rues, de miroirs des consciences établies, de piliers de la société consumériste assommèrent les pandores qui pressèrent le pas pour échapper aux sourires narquois de quelques attardés. Il les accompagna d’une « verbalisation sans procès » qui fit rire plus d’un.

L’homme assis semblait dominer la rue du Gué. Il était si bien posé sur le bitume qu’on aurait pensé qu’il en soit issu, comme un arbre dans la ville, incongru et bavard, fleuri au creux de l’hiver, malgré le vent et les guirlandes.

Une équipe de télévision l’a filmé hier, me glissa mon voisin de rue. C’est extraordinaire un type comme ça rajouta-t-il. Je viens le voir tous les jours après le cercle. Je joue aux dames…

Je restais impoli, sans lui répondre, ne voulant rien perdre de ce spectacle des mots jetés au vent et au visage des oreilles de promeneurs inquiets de savoir si la nappe en solde serait encore disponible en 140…

Le lendemain, les cartons étaient repliés sous un porche à l’abri mais l’homme tronc s’était envolé. Il n’est jamais revenu s’asseoir parmi les gens de la ville. Je crois savoir qu’il a enfourché quelques récits de voyages et qu’il est parti tourner ses phrases vers d’autres oreilles, plein sud, avec son chien calme au museau fin.

Sur le mur, juste à l’endroit où il siégeait depuis des semaines, il y avait d’écrit à la craie :

Voici venu le temps des écrivains, des mots et des oreilles.

Les poètes et les fous, les enfants, les baleines

Tout un peuple taquin va changer vos rideaux

Repeindre vos salons, bousculer les placards

Défroisser vos amours comme un oiseau décolle.



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