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THEO TISTE
crédit photos (C)2008 DRP
La page est blanche, comme une mer d’huile le matin quand le vent a oublié de se lever.
L’enfant regarde les nuages attendre le réveil du monde. Il tourne ses yeux brillants en agitant d’un geste sec une lame d’écorce de châtaigner. Sur la photo l’enfant sera net. Pas sa main.
Rien ne bouge dehors que cet éventail papillon de bois qui dessine des ombres rapides sur le visage doux.
Qu’importe le mois, l’année et les souvenirs. Théo balaye l’air d’un geste sûr, et de l’eau coule de ses yeux sans regard précis. Les cheveux fous d’un enfant calme qui fait du vent pour rider la mer et pousser les nuages. C’est ce que me souffle les échos silencieux d’un gros chat gris posé sur une basse branche.
Cet enfant qui attend, qui ne prévoit rien, sans impatiences. Il est posé comme une vigie de pierre délicate, bel enfant aux doigts qui vibrent.
Et quand le cri d’oiseau fuse dans une douleur vers le haut des arbres, son ventre d’hirondelle se tend et de ses bras surgissent des formes tordues par des douleurs que le panorama fixe ne peut imaginer. Il habitait au ciel et il vient de se faire expulser, commente chat gris.
Je passe un moment de terreur plate, où les flaques de l’averse d’hier me semblent menaçantes, fenêtres tournées vers le centre de la terre. J’ai des mots qui se figent en pâte amère dans ma bouche. L’enfant crie et tord son corps dans un ballet si animal que j’ai les bras en panne. Le chat m’annonce qu’il va se calmer, que c’est souvent comme ça.
La mer est lisse et les nuages bien posés comme une décoration de vitrine et l’enfant seul au milieu essaye de se séparer de son corps qui le tient en souffrance. A moins que ce soit le contraire.

Petit tu trompettes vers le ciel comme un cœur qui battrait un tempo impossible à chanter, à danser, comme si chaque mesure tournait la page à ne plus savoir que faire. Il y a des histoires qui trompent le temps et des musiques qui cassent la peur. Des rires et des cœurs et des mains qui claquent, des atmosphères de mots croisés de tambours veloutés ou acides.

J’ai pu me lever un peu et faire quelques pas. Ce seul mouvement dans son champ de vision le recroqueville en un tas de linge sale, les bras emberlificotés autour de sa tête. Le cri s’est éteint, doucement, comme une braise fatiguée par la nuit.


J’emballe son corps fatigué dans un grand drap mauve qui séchait sur un dossier de chaise et j’emporte le paquet.
Pendant des heures il va dormir et attendra avec impatience le retour de son frère, celui qui sans parler sait toujours où navigue son frère, l’autre, celui qui ne parle pas à sept ans et qui miaule parfois vers le ciel, sous le regard sarcastique d’un chat paresseux.

Je ne sais rien en faire de ce petit bonhomme de plâtre mou qui tombe en lui-même, cherchant à semer peut-être des graines de fleurs de verre, fines et transparentes, et qui tintent lorsque le vent les agite un peu.
Théo aime et craint le vent. Il le déstabilise et cherche les courant d’air qu’il étudie avec finesse et pendant des heures. Les objets légers qu’il agite fébrilement devant ses yeux lui procurent sans cesse ce mouvement de l’air , lorsque l’air officiel des autres n’est pas encore levé.

Théo, tu es un monte en l’air, tu as l’air vague, tu crées le vent si souvent qu’il emporte tous tes mots. Arrête un peu ton activité de ventilateur. L’été sera chaud, garde tes forces pour éventer ta mère, lorsqu’elle fait la sieste sous le figuier. Et puis le chat va s’enrhumer, et j’en ai marre de ne pas pouvoir te photographier. Tu as toujours une zone floue devant les yeux.
Théo s’est arrêté de vibrionner avec le bout de carton volé à une boîte de céréales. Il m’a regardé fixement, passant quelques secondes à me transpercer. Je me suis retourné, pour lui présenter mon dos. Pour la première fois il s’est collé contre moi, m’agrippant doucement par les avants bras.
Et nous avons un peu miaulé ensemble en nous dandinant comme un monstre étrange et paisible, sous le regard blasé de chat gris. Notre danse a duré le temps d’un rêve. Je me suis laissé tomber dans le sable face à l’océan que le vent naissant avait un peu commencé à froisser. Théo s’extirpa de mon dos et couru vers la plage. Il avait aperçu la plume noire et grise qu’un oiseau de mer avait oubliée lors d’une escale matinale. Cette plume allait lui servir de fouet pour agiter l’air et brouiller sa vue.
J’ai repris le banjo sur la table en bois grisé par le soleil. Les notes grêles l’ont fait revenir vers moi, pour m’accompagner de ses traits de plume.
Théo avait 7 ans, j’en avais 18 et je rencontrai pour la première fois un enfant partagé par l’autisme.

Une réponse à THEO TISTE

  1. Anonymous says:

    magnifique texte ou je peux moi aussi y mettre de brèves images, avec une précision que le récit fait surgir.
    Conferance.

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