LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et mots0681571560
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L’EXAMEN.

auto portrait du Fabricauteur avril 2009 collection privée .(c)drp 2009
Un travail à faire, une histoire à trouver, à inventer à partir de mots donnés :
rose pâquerette brindille herbe

Sur la table de fer laqué de bleu, un petit tas de feuilles de papier s’est étalé lorsqu’il s’est assis, bousculant la légèreté de la table avec sa jambe. Il a retapé l’édifice instinctivement,
D’un geste machinal. Les stylos sont posés sur un buvard épais, rose comme une tranche de jambon de supermarché.
Autour de lui, cent tables identiques et des êtres humains raides assis sur des chaises de bois.
Sur une estrade, au fond de l’immense gymnase, près des cordes épaisses qui pendent d’un rail au plafond, trois examinateurs en uniforme tiennent des liasses d’enveloppes grises. L’air est sale, poussiéreux dans les rais de lumière blanchâtre que le soleil expédie au travers des parois transparentes de l’édifice. Des millions de poussières flottent et voguent en tous sens au milieu des humains assis.
En regardant mieux, tout le monde est habillé d’une tenue identique ou presque, des nuances de teintes se discernant à peine.
La voix tonne depuis l’estrade, sortant d’un mégaphone avec ce ton nasillard que ces appareils rajoutent.
Les sujets vont être distribués. Dans les allées le ballet se déclenche aussitôt et chacun reçoit son enveloppe, sans l’ouvrir encore, précise le nasillard.
Au sifflet un vacarme de papier déchiré trouble l’air clair.


Rédigez sur le thème « Rose pâquerette brindille herbe » une note de service, une lettre d’amour, une notice d’utilisation de produit chimique, un texte libre aux normes Iso 9601
1/ la note de service.

09 04 03 ISA ISO ISU
Destinataires : tous services du centre régional de réfection des projets

La direction des espaces fleuris signale aux employés qu’il convient à compter du 15 mai de prendre les mesures suivantes dans les quartiers jardineux et fleuris :
Toute pâquerette qui serait caractérisée par des reflets roses doit être isolée des autres et replantée dans des parcelles d’herbes folles. Des traitements neurosimulés seront pulvérisés sur ces carrés afin de ramener ces plants de pâquerettes à des pâleurs et des blancheurs règlementaires.
Toute brindille inutilisée par les pies et les mésanges doit être incinérée sans délai afin d’éviter leur usage par des merles illégaux ou clandestins pilleurs d’herbes, non habilités à construire des nids réglementaires.

Pour le jardinier général,
L’adjudant des régulations herbacées
Ignace BOUTTEFOU


2/ la lettre d’amour

Mon amie,
J’ai vu, le long du banc de sable de la rivière, de drôles de fleurs roses dans un grand buisson. Tu sais bien, juste au creux, là où le sable est doux comme derrière tes oreilles ou au pli de ton bras. Il y a des tas de brindilles qui craquent sous les pieds, tu te souviens. Le feu qui prenait si vite, avec une flamme fine et dense comme sortie d’un chalumeau.
Les grandes herbes aussi qui se penchaient sur nous, qui cachaient nos tendresses des yeux des fâcheux. Je me souviens de tes yeux ronds, du fard qui encombrait tes cils, de ton rire quand je comparais le bout de tes seins à des pâquerettes délicates.
J’ai suivi la rivière jusqu’au soir mais je sais que tu ne viendras pas. Tu es loin, vers l’est, en haut, en bas, sur la mer d’Iroise, un peu partout. J’ai ramassé quelques fleurs roses dans ce buisson vivace et décoré ce recoin que nous aimions bien. J’ai ratissé de la main le sable clair, installé un faisceau de petit bois qui a flambé à la première étincelle. Je fume lentement, laissant les fumées partir vers des étoiles encore timide dans ce ciel de Loire.
Je te lie à la Loire, je t’envoie des fumées, ces mots et quelques tendresses au-delà des mots. Tu sais si bien peupler les silences.
C’était moi, pour toi.
Paco

3/ la notice d’utilisation de produit chimique
Le produit contenu dans ce flacon est conçu pour un usage professionnel de décapage des souvenirs anciens sur meubles en bois ciré.
Il est facile de retrouver dans les veines du bois encaustiqué des parcelles de souvenirs de vie. Ce produit permet de les dater, en les refaisant revenir à la surface après différentes applications.
Pour des souvenirs récents de moins de deux ans, il suffit de passer un film léger au pinceau et de laisser sécher deux heures. Avec de la laine d’acier en tampon cylindrique, écraser sur toute la surface des pâquerettes en brindilles, jusqu’à obtenir une pâte rose pâle. Tourner d’une main ferme en appuyant modérément. Les souvenirs remontent dès que le bois est chauffé par le frottement. Les décoller avec une spatule et les poser entre les feuilles de votre cahier d’herbes de mémoire, avec une grande herbe pour marquer la page.
Pour les souvenirs de plus de deux ans il faut décaper à l’eau de rose le produit précédent et agir comme suit :
Déposer sur la surface mouillée d’eau plate une feuille de papier de soie. La lisser de la tranche de la main. Faire chauffer (un demi litre par mètre carré) un mélange de tisane de saule et d’acide onirique à proportions égales. Verser le mélange chaud sur la surface à traiter. Dormir un peu avec si possible une personne agréable dont les caresses et baisers vous détendra avant le sommeil. Au réveil, la surface est froide. Passez votre joue sur le papier de soie, lentement et sans penser à quelque chose en particulier. Au bout de quinze minutes par mètre carré, relevez vous et décollez doucement le papier de soie, sans le déchirer. Posez le contre une vitre en le fixant avec un ruban adhésif. Vous verrez alors une carte surgir à la lumière avec des éléments plus denses et foncés. En posant votre doigt sur une de ces zones, vous verrez apparaître un écran qui affichera des images et quelques sons de votre passé. Il se peut que quelques interférences nuisent à la bonne lecture du son. Pour éviter cela, il faut bien mélanger la mixture plusieurs fois pendant l’application.
MEMOPROD

4/un texte libre aux normes Iso 9601

J’ai tiré des mots pourris ! Un vrai truc à bloquer un Fabricauteur pourri d’expérience !
Rose et brindille sont dans un bateau. Qui va couler ? Qui nagera, flottera au gré de l’eau.
Pâquerette et fille d’herbe sont dans une brouette qui aura une vie chouette ?
Un texte libre ? Mais qui peut l’être ? Pourquoi un texte le serait plus que moi, que toi, qu’eux tous.
Faut pas qu’ils s’étonnent nos examinateurs que nous puissions avoir envie de détourner leur regard !
Regards, c’est aussi le nom d’une pièce de maçonnerie permettant de surveiller l’état d’une cavité, d’un vide sanitaire. Se révéler une autre personne…Je suis bien sage, j’écoute l’exposé d’un type qui vend très agréablement son travail avec jolies projections. Merde, encore un mot lâchement jeté sur la scène. Projection sur l’écran de nos yeux troublés. Comment ça marche ? On va voir l’annonce d’une bande, ou l’inverse je ne sais plus. Un désordre savant, comme je les aime. J’aime les désordres qui portent à la vie, à la tendresse et au plaisir, au contraire de ces sbires qui gèrent ces potaches en pyjamas que nous sommes devenus.
J’ai envie d’aller traîner le long d’une rivière, de compter des minutes de silence d’entendre des récits, de marcher sans rien attendre, d’elle, du monde, de mon portable,.
J’ai envie de revenir chanter dans cette vieille église peinturlurée par des sbires de Viollet Leduc où le son de nos voix ne tremblait pas et se rassemblait à trois mètres du sol.
J’ai envie de terminer La Dune, roman de collages, collage de nouvelles anciennes qui me lancine parfois.
J’ai envie de publier cet annuaire de cent collages avec textes en miroir.
J’ai envie des racontars des autres, pour les croiser avec les miens, nous compléter, faire rebondir nos mots comme des balles de pelote au grand chistera, d’un claquement sec sur le ciment du fronton. J’aime le silence suspendu qui suit cet impact.
J’ai envie des folies du monde, des désastres de nos vies qui consolent nos ratés dans des éclats de vivre, dans des calembredaines joyeuses.
J’ai envie que cette épreuve cesse et que les sbires de la tribune sifflent la fin de la sélection.
Je ne sais pas pourquoi avoir accepté de me soumettre à cette épreuve. Peut être justement pour tester ma capacité de soumission. Une exploration analytique appliquée. Dans cet univers concentrationné, policé de frais, c’est amusant, plaisant, inutile ?
Ce qui ne l’est pas est d’être là, car cet autre que moi m’intéresse, pas celui du sujet, mais l’à côté, l’entre deux, le mitoyen, le terrain mouvant des découvertes, des étonnements, des silences et des sourires.
Maxime
Un sifflet long, un ordre aboyé, les copies sont pliées et posées à gauche de la table. J’ai les mains moites, le dos fourbu.
Je me déplie un peu, regagnant la sortie avant tout le monde. J’évite ainsi des commentaires croisés, le froissement de mes impressions que je vais aller étendre dans mes jardins, sur un fil très fin que quelques araignées de jardin auront laissé entre les pommiers

Post script

Je sais que je serai collé à cet examen. Ce dernier texte ne respectant pas les normes ISO du ministère amer des histoires convenues. Celle-ci ne figure pas dans la liste des genres acceptés.
Je dois rajouter mes référencements théoriques, je vais avoir des ennuis : « marxiste, tendance Groucho ».

au delà de ses yeux la lumière est si belle

que le soleil s’essaye à imiter le soir

dans les fêtes de l’eau ses reflets, ses cristaux,

les pâleurs d’un ciel clair. Le vent a des envies

de mélanger les vies des inconnus qui passent.



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