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Les tissus se glissent entre nos vies

« Ranger, trier, poser ici et là dans l’atelier des paquets de tissus, des coupons, des piles incertaines et vacillantes, glissantes et sournoises, qui attendent que vos yeux les quittent pour s’étaler sur le sol. Je ne parle pas des boites de boutons, de broches et de fermoirs, toujours débordantes et impossibles à classer. Lorsque deux boutons semblent strictement identiques, méfiez vous ! Il y aura une différence d’épaisseur, un système de trous variant, une teinte ou une matière changeante. Comment catégoriser une telle diversité ? Dans des casiers, des tiroirs minuscules, des sachets qui percent. Les bocaux de perles sont aussi un problème ! Les variations de
formes et de matières, de couleurs sont multiples et proches de combinaisons par
milliers.
-…….
- Voici le cadre de votre travail Mademoiselle. Ce
magasin doit sortir du chaos qui le paralyse. Je compte sur vous, commencez tout
de suite. Vous avez tout le matériel de rangement sous
l’escalier.
-…….»

Le conseiller me l’avait dit. Un travail précis sera bon pour vous. Et j’y crois depuis que M. Lang me l’a expliqué en détail avant de me recommander de voir les modalités avec le conseiller.
Je pose mon imperméable sur une chaise et je regarde autour de moi. C’est Sarajevo avec des piles de boîtes de carton, des piles, des sacs énormes, des panières en osier, des caisses de tailles diverses, deux corbeilles de tissus en vrac, des présentoirs de toutes tailles affalés dans un coin de la salle. Le rideau de fer est baissé et l’éclairage n’est pas très agréable, blanc sale, écrasant les reliefs et rendant toutes les couleurs hideuses.
Dès que je bouge vers une pile, je menace un tas en équilibre. Je tente l’exploit mais un fracas discret me renseigne tout de suite : une coulée de soie et de tricot de laine s’est répandue vers la droite, jusque sous la grande armoire blanche
Avec détermination je commence à dégager une aire minimale où puisse se mettre en place un transit intelligent d’un premier tri visant à stabiliser les piles et les tas de paquets pliés, serrés par des ficelles en bande de tissu effiloché.
L’heure tourne sans se hâter. Les boîtes et caisses sont à gauche, les tas informe vers la droite. Au fond, un gisement non identifiable a priori résiste encore. Je verrai cela plus tard.
Dans la petite cuisine, derrière l’escalier, j’ai pu m’asseoir un peu et remplir un bol de thé qui remplit l’air de jasmin. Par la fenêtre aux carreaux embués de crasse un petit soleil éclaire un peu la pièce minuscule. Je me sens bien. Les piles sont alignées, solides et stables, la marée mouvante des coupons est enrayée. Cet après-midi les étagères et les murs vont se garnir, le centre de la salle devenir accessible.

«-Eh oui Mademoiselle, dégager la piste, regagner la place perdue que les désordres ont occupée, libérer le milieu du tout et repousser la barbarie à la périphérie ! »

Mon employeur gesticulait au milieu du magasin, une cigarette jaune pendue au coin de ses lèvres tremblantes. Il criait de plus en plus fort, rajoutant des commentaires décousus sur Attila et les wisigoth, dans un mélange surprenant. Il me faisait penser à Marc Henri, ce type curieux qui déclamait des vers aux massifs d’hortensias, près du petit cloître.
J’ai fini de boire mon thé et regagné la salle et mon chantier. Il était assis sur le sol la tête affaissée entre ses jambes. Je l’entendais ronfler fort. Dans la rue, je me suis précipité au bar du Palais pour demander de l’aide.
L’ambulance est arrivée dans un bruit terrible. Les deux jeunes pompiers sont arrivés souplement auprès de lui, sans rien faire tomber. Dès qu’ils l’eurent allongé sur le dos l’un d’eux se mit à parler dans un talkie :

« -C’est encore M.Marvert qui a fait une absence. Cette fois il est dans un magasin désaffecté…oui….c’est….rue des Valoires, nous le ramenons aux urgences psy. »

Je restais debout face aux deux pompiers agenouillés, sans comprendre grand-chose.
«- Mademoiselle, vous connaissez ce monsieur ?
-Il m’a embauchée pour remettre de l’ordre dans ce magasin…
-C’est dans sa tête qu’il faut mettre de l’ordre, nous le déposons
aux urgences. Vous devez partir, nous allons refermer ce local… »

J’ai marché longtemps dans la ville bu quelques verres de porto dans un bar. Je n’avais pas bu depuis deux ans. J’ai vomi longtemps derrière le marché, dans le recoin où sont stockés des cageots chaque jour. Les gens viennent les prendre pour divers usages.
Monsieur Lang était absent. J’ai juste vu Georgette, l’infirmière du centre. Elle m’a juste regardée, en frottant mes mains dans ses gros doigts si doux et versé un café ignoble dans une chope publicitaire.
Je me suis endormie sur le fauteuil. Georgette m’a laissé dormir toute la nuit.
Le lendemain, je suis partie vers la gare prendre un billet pour le sud. Pour aller retrouver mes enfances, mes histoires tièdes.

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