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Cailloux d’où, et d’ailleurs, pourquoi pas doux?

Un hibou a trouvé dans un chou un tas de cailloux : il est fier comme un pou à genou.

Il est un sujet qui ne s’épuise pas, crise ou pas et qui dure depuis la nuit des temps.
Sur cent plages j’ai ramassé des pierres, des cailloux sans doute vulgaires, honteux de n’avoir pas de traces d’or sur leur pelage imberbe, parfois juste strié de très anciennes et rugueuses fréquentations lithiques.
Ces enfants de la Terre ont en commun d’être doux. Vous avez l’œuf, le classique qui roulé en boule entre les siens se distingue par une surface parfaite, satinée comme le potelé d’une cuisse de bébé. Il y a la bille, presque sphérique mais qui roule de travers avec malice, jouant avec le regard qui la voit parfaite. De petits grains n’échappent pas à la cueillette. Ils seraient comestible tellement leur transparence les rapproche du raisin, de la baie perdue part un buisson généreux.
Mats, dorés, caramel ou transparents comme des agates, tournés vers une extrémité plus fine, en bec arrondi, en sou de pierre, ils sont tous là, sur ma table. L’un d’eux me regarde. Son arrête nasale partage un visage lisse et tendre, que deux trous en virgule animent d’une vie puissante. Pour un peu il me conseillerait dans mon étude.
Car ce sont les aspérités, les défauts et les cassures qui soulignent la douceur de ces pierres. Des reliefs musculeux en animent certains, comme des muscles sous une peau tendue et tendre, infiniment. Lorsque la pulpe du doigt passe et repasse, ces trous n’existent pas, usinés et ajustés à la douceur du reste de la surface par des milliers d’années d’errances et de ressac. La vague a roulé et retapé, lavandière patiente, battu ces larmes de falaise, venus d’on ne sait où.
Le petit caillou plat est une espèce bizarre, parfois si léger qu’on le pense en bois flotté. Il brille de tons gris dans des reflets savants, froissé de plis limés qui accrochent à peine la lumière. Un autre est plus épais, solide et lourd sur de sa couleur unie, caramel de granite. Un troisième s’arrondit comme un coquillage et se dresse dans un drapé méticuleux sur une face, laissant de l’autre côté une face concave peinte d’auréoles d’argenterie. L’animal est proche, le coquillage rejoignant la falaise, et la plume l’oiseau. Un gros plat et sans forme scintille comme un astre. Il n’a pas de prétentions de formes, d’arabesques et de contours bien faits. Son talent est de s’être vêtu de millions de pixels d’étoile et de supporter qu’on le tourne dans la main pour jouer de ses éclats.
Le granite rose est un peu prétentieux au milieu de ces pierres à peaux douces. Il fait son rugueux, négligeant forme et aspect, roulant de ses aspérités que la mer n’a même pas pu entamer, ou si peu. Il fait le fiérot avec ses veines plus foncées, les touches de noir et de rouge, de rose de son pelage ferme.
Je préfère pour ma part ce galet ridicule et cassé, plat et sans couleur particulière, gris ou beige, un peu ardoise, beaucoup rebut, d’une falaise qui ne veut plus s’encombrer des monceaux de cailloux qui lui couvrent les pieds. Sur sa partie à peu près plane, un minuscule fragment de pierre est collé, comme un timbre sur une carte, définitivement. Cette association les rendrait presque beaux.
Deux boules énormes trônent près du tas de pierres. L’une scintille entre ses grains verts, l’autre est plus jaune. Malgré l’irrégularité de leur surface, dans le détail, elles sont parfaites, bien en main, prêtes à partir.

Les cailloux, il faut aussi les goûter, poser la langue dessus. Certains sont plus salés que d’autres, certains sont acides ou amers. En les conservant on finit par les connaître et leur attribuer des fonctions irréfutables, évidentes pour les connaisseurs :
Le caillou plat et léger qui peut se poster, se glisser dans un message, devenant le premier bout de falaise postal.
Le caillou rond comme la lune, un peu niais, mais qui au fond d’une poche va détendre en permettant aux doigts de jouer, sans le bruit désagréable des pièces ou des clés.
Le caillou crevassé que l’on apprend à connaître et qui, posé sur une table, au bout d’un temps d’acclimatation, permet de savoir l’heure qu’il fait, en fonction des ombres qui le chatouillent.
Le caillou guirlande, écologique en diable car ne nécessitant aucune lumière additionnelle pour scintiller (nous recommandons les yeux d’une amoureuse, pas loin, cela suffira à l’allumer).
Le caillou de voyage, petit et compact, dense et de la taille d’un œuf de poule vous servira partout. Il fixe la nappe de pique-nique en cas de vent, permet de casser le carreau de la maison de campagne dont vous avez oublié les clés à 650 km, etc.
La poignée de petits poids, légers par conséquents, permet d’avoir une foule de sensations au creux de la main et de glisser une perle de pierre réchauffée dans la main de qui vous voulez, la main ou tout autre endroit frileux et caressant.

En conclusion, provisoire, nous conseillerons aux pierreux débutants de ne pas recherche la rareté mais plus de laisser leurs yeux, leurs doigts jauger et tripoter ces ancêtres auprès de qui nous ne sommes que des poussières. Ils ont tous quelques millions d’années. La douceur, cela prend du temps, même pour les cailloux !

Même les blockhaus deviennent des monstre de pierres doux. Avec le temps, la mer et l’oubli.

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