LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

Il racontait en grimpant aux arbres

Il racontait…

J’ai gardé mille souvenirs et impressions de nos rêves retardés par nos curieux envols dans ces villes où le vent refait valser les arbres, dans la citadelle, ou bien sur les bords d’un fleuve, aux bords de l’océan. Tu promènes tes yeux sur les lambeaux d’un monde mouillé par nos mots d’il y a tant et tant. Je fais pareil ou même au blond de tes cheveux, de si loin que mes mains n’attrapent que du vide. Tu promènes nos yeux, à Venise où il pleut, en Berry de brouillard, au centre d’une ville, sur l’escalier luisant d’un opéra gâteau. Tes yeux, autour de ta voix et de tes rires, de tes larmes parfois. Rien de pacotille, juste du temps délicat conservé entre deux feuilles de papier de soie, comme un lainage précieux.

« Je n’ai pas écouté ce qu’on m’a dit, je n’ai pas obéi à leurs conseils doucereux le me taire et de rester sur le talus à regarder passer le monde. Je n’ai pas dit merci lorsqu’ils ont évité d’écraser mes livres qu’ils avaient dispersé au sol »

J’ai bien plus pensé aux reflets sur le sable, la nuit, lorsque l’été inonde d’un bleu profond et vif l’immense épaule blanche de ma dune. Ma dune. J’aimerai tant te la montrer, l’escalader pour aller plus près compter les étoiles et les moustaches d’argent des brisants autour du Banc d’Arguin, vers les passes nord, pas loin du Cap Ferret. Te la montrer sans rien t’en dire, ne pas te raconter mes enfances au large, juste te laisser sentir la poudrerie soyeuse du sable d’en haut, te laisser sentir sur tes jambes la caresse piquante des grains fouettés par les risées du matin.

Je te ferai dans un creux de sable une niche simple, avec quelques tissus, pour que tu puisses t’endormir en attendant l’aube et les premiers cris des mouettes. Avec trois brins de branches je ferai cuire un peu d’eau à café, qui réchauffe les mains. Tu regarderas l’océan s’étirer doucement, la forêt agiter ses cheveux noirs et verts, la dune s’éclairer jusqu’au bout de la brume, vers le sud nuageux. Tu auras peut-être envie de t’appuyer contre moi, comme on s’adosse à un tronc pour laisser seuls les yeux bien s’occuper du monde. J’aurai sans doute les larmes aux yeux. Ce sera délicieux.

Rêve
La rue qui paraissait si droite, je l’ai confondue avec le sillage blanchi dans le ciel sombre d’un grand avion qui file vers le sud. Je recherchais une adresse, la tienne sans doute, ici où là sans me souvenir de l’exacte ville qui est la tienne. Un détail dans mon rêve. Tout le reste se conjuguait entre danse et écritures, peintures posées partout, tables envahies de pots et de pinceaux, d’encres et de stylets ; Et là je funambule sans scrupule entre des sanguines et des aquarelles, des objets savamment disposés pour accrocher la lumière, à ne déranger sous aucun prétexte ! Tu insistais beaucoup là-dessus et je te rétorquais que si les objets restaient immobiles la lumière allait les contourner et les effacer comme les bouches de métro effacent des millions de voyageurs tous le temps. Tes ruses se déguisent as-tu bien dit. Entassé sur une barque avec tes amis, tu ris en te moquant de moi. Il faut dire que j’ai du mal à diriger cette gondole de carton pâte dans les canaux d’une ville très basse, posée sur l’eau comme une colonie de nénuphars à étages.

Je suis triste soudain mais ta main qui se faufile redonne des chaleurs à ma joue lentement, sans hâte. Je peux redevenir oiseau, trompeter comme un busard, bondir de phare en phare et compter les bateaux. Tu ris de mon bonheur, de mon excitation. J’imagine un jardin où nos pas se promènent et nous arrivons juste à quai devant un petit kiosque. Tes amis se dispersent en riant et tu m’allonges sur le grand banc de bois pour me parler de nos vies, comme tu dis. Je m’endors un peu contre toi, ta main chauffant ma tête d’un geste délicat et imperceptible.

Le réveil. Je suis seul contre un mur, ma veste me boudine et j’ai la bouche amère.

Mille pas plus tard j’arrive sur le quai désert à cette heure. Les deux tours se défient toujours sans ciller. Le vent est presque éteint et la vase commence à puer la mer basse.

Une fille se hâte vers son travail du matin, un balayeur accrédité commence son service, avec mesure et cadence.

Sur le couvercle d’une poubelle, un bouquet chiffonné de roses rouges est posé en vrac, restes d’un dépit, d’une erreur, d’une rupture pauvre en mots, d’un quiproquo, d’une trahison.

Si j’ai le temps, après quelques litres de café je me réveillerai de ce rêve avec toi pour remonter, stylo en main cette histoire de bouquet sur la poubelle.

Les histoires comme les barques servent à remonter les histoires, à enquêter sur le cours de l’eau, de la tendresse et des méprises.
J’ai une phrase au coin des yeux « le pianiste a des doigts agiles qui courent sur le clavier puis sur la peau de la femme, juste à côté. »

Et puis « le seul rassemblement religieux auquel je peux participer c’est les vendanges »

Le ciel s’est allumé aujourd’hui, reprenant ne main les couleurs de l’automne. Derrière la mare, un cyprès chauve allume le soir avec ses aiguilles rousses dans le soleil qui caresse la fin de journée. Des oies sont passées, ou des grues, je ne sais pas trop. Je n’avais pas les jumelles sous la main. Elles disaient le nord à leur manière. Jour sans histoire, adouci par un air doux décoré ce soir de lampées de brumes qui flottaient au dessus des champs, en écharpes fines de soie blanche et mauve. La radio décline des musiques chantées du moyen-âge. Et puis Bartholdi qui chante la musique des castrats. Etrange et très fort. Je suis rentré. Tu es loin déjà, lointaine vers le nord, l’ouest, je ne sais plus. Ma boussole est au fond d’un sac et je m’en moque. Tu es là malgré tout juste au bout de mes mots. J’ai dans le cœur de l’oreille les bruits de toi, des tonalités qui ne sont que tiennes et dont mes nuits ne se moquent jamais.
Comment fait-on pour vivre lorsqu’on est loin. Comment voyager librement avec des folies habillées des bonheurs du temps ? Question risible sans doute mais qui me traverse souvent. Tu coules dans mes veines, si souvent que j’en reconnais vite la brûlure délicate qui me hurle en dedans, tranquillement comme si personne ne pouvait entendre. Tu es loin, forcément. En le disant je tremble de toi entre le feu et la nuit répandue alentours. Le temps a poli les engrenages. Je suis huilé et souple, sans heurt ni bruit.
Seul ici dans un village éteint, avec quelques avis des canards de passage, d’une buse civile qui surplombe la place, de chevreuils abonnés ravageant dans les fleurs tout ce leur plait bien et piétinant le reste. Je suis comme eux, pas plus. Un renard ce matin a traversé le champ du bas, rentrant de ses virées nocturnes comme un fonctionnaire tranquille rentre au logis. Avec mon café en main, je regardais l’air frais dissimuler d’un banc de brume deux biches attentives à garder leur distance. Un gros lièvre familier est posé sur son cul et grignote en sénateur une brassée de luzerne encore verte.
Je ne suis qu’un détail au milieu de ces vies qui occupent la plaine alors que nous sommes ailleurs. Eux sont là chaque jour.
Descendons maintenant, la nuit nous ferait glisser

Laisser un commentaire

Archives