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En Crête ou ailleurs

PALECHORA
Palechora, la brume du matin d’hiver s’étire comme une mantille au ralenti. De la montagne la ville est pâle, serrée, assise au pied des ondulations brunes de la terre, face au plateau lisse et métallique de la mer.
Le soleil va dissiper ces couleurs incertaines et arroser de blanc, de pierre et de poussière, les habitants encore endormis.
Angela se lève toujours tôt, craignant encore de rater le départ des bateaux, de ces improbables rafiots qui toussent en quittant le port, passant la citadelle avec des hoquets de fumée sur leurs flancs peinturlurés et sales.
Son vespa grince et sursaute à chaque nid de poule. Presque sans arrêt. Elle met en général une demi heure pour descendre vers la grande plage depuis la maison calée entre deux énormes blocs de rochers, au dessus de la baie, dans ces montagnes douces et entrelacée, au delà des oliviers, près d’un vallon de vignes anciennes. Demakis raconte aux touristes que ces vignes ont deux mille ans mais elle sait bien que c’est son oncle, mort il y a deux ans, qui les a planté avant d’avoir vingt ans. On raconte plein de conneries aux touristes. On leur parle des Dieux, des Turcs et des Allemands, suivant leur nationalité et leurs sympathies. On organise pour eux des tas de fêtes de village, avec de la musique des années trente, un peu de traditionnel arrangés de Samaria. Les gorges les inspirent, les conteurs occasionnels et Angela ne manque pas de jouer le jeu lorsque des étrangers viennent au restaurant écouler en un repas ce qu’elle gagne en deux semaines. S’ils sont sensibles aux merveilles des chants de déesses dans les gorges de Samaria, elle sait que son pourboire gonflera, en proportion des yeux qu’elle aura fait briller avec des détails bien choisis.
L’exactitude historique n’est pas toujours de mise…mais l’important est que les histoires soient plus belles que vraies.
Sa bonne connaissance de l’anglais et du français, sa formation d’ancienne étudiante en histoire lui permet d’avoir un palette de scénes appropriées et crédibles. Angela ne fait pas cela par goût du lucre ni par mépris de ces gens qui permettent à ce sud de la Crête de vivoter. Elle aime ces représentations dont elle est le centre, héritière de cette civilisation magnifique disparue en partie sous l’uniforme d’un modernisme plus soucieux de fric que de culture. D’un autre côté, elle ne supporte pas les plaintes de Ionatos, le maire, qui invoque sans cesse le bon temps. Sans doute celui où une jeune femme n’aurait pas le droit de vivre autrement que dans l’ombre noir de deuil des villageoises sur le seuil des portes.
Angela aime le vent et l’odeur des arbustes ras de la route en lacets qui s’approche de la mer. Elle respire les effluves de carburant et de mer qu’une espèce de mèltèhme lui apporte. Elle distingue aussi l’odeur des pains plats de berger que Sirakis s’obstine à produire dans sa baraque couverte de tôles et de pièces de métal. Son bidonville privé aime-t-il préciser. Jamais terminée, sa maison, juste à côté, tend vers le ciel des poutrelles de béton hérissées de ferrailles dans lesquelles des débris et des herbes se tissent en fanions décolorés.
Angela freine à grand peine dans la rue qui descend vesr la grande plage, repère l’oranger du jardin du pharmacien, constate que les époux Thérahis se sont pas levés, aucune lumière ne sortant des grilles bien peintes de la courette intérieure où trône un palmier court, abrité du vent dans ce patio. Même la nuit si elle est noire ne peut atténuer la blancheur de ces murs. Le vieux passe sa vie à repeindre!
La béquille est enfin stabilisée avec un morceau de tuile, le vespa ne basculera pas sur le chat maigre qui aime bien son ombre pour y dormir. Comme Angela, les chats apprécient les odeurs d’essence.
Des cageots de légumes encombrent le couloir qui longe la salle proprement dite du restaurant. La vitrine est décorée de filets et depuis la salle la baie apparaît striée de carrés ocres.
Angela n’aime pas l’odeur du tabac froid ni celle des crevettes grillées qui l’accueillent le matin. Elle ouvre grande la porte et fixe le rideau de perles de buis pour laisser passer l’air doux du large. Des palmes bruissent près du meuble gris où sont empilés les assiettes et les couverts, quelques bouteilles d’anis blanc profond.
Elle tire les cageots vers la cuisine, l’antre de Markios, aux murs et au plafond bleu clair, uniformes et salis par les vapeurs. L’air frais fait voler quelques cendres légères comme des duvets de pigeon au dessus des grilles du foyer de briques, près du comptoir, au fond de la salle.
Les dalles rouges sont à nettoyer, les tables à aligner, les couverts à remettre en ordre. Le travail habituel doit être fait avant neuf heure et les premiers clients viendront lire leur journal, écrire des cartes, attendre la chaleur, devant des cafés minuscules dans des tasses brûlantes.
Angela travaille vite lorsqu’elle est seule.
Une land-rover mal assemblée se pose devant le restaurant dans un vacarme de ferraille : Markios, le cuisinier, patron du restaurant va rentrer et hurler qu’il lui faut un café triple pour continuer à supporter de vivre, que sa femme est une sorcière jetteuse de sorts envoyée par les Dieux de la mer pour le tourmenter sans fin…
Angela lance le percolateur italien et chromé sans attendre l’arrivée rituelle.
Markios installe ses cent kilos sur un coin de banc étroit et se penche pour étudier la bolée de café qui fume vers ses yeux à peine visibles derrière une garniture de poils très noirs. « Tu es un fils du minotaure » lui dit souvent Angela, avec une impertinence qui le surprend toujours. Mais Markios aime bien la familiarité de cette gamine efficace qu’il adore comme sa fille, tout en lui bougonnant après à longueur de journée.

Il l’a même conduite une fois jusqu’à la Canée, le port du nord ouest de l’île, pour lui offrir une montre. Prétextant une démarche au tribunal de commerce et l’aide nécessaire de la jeune femme, il voulait en fait lui faire un cadeau. Bien sûr, il lui avait offerte en lui disant qu’ainsi elle n’aurait plus d’excuse d’ être en retard au travail. Ils n’avaient pas été dupes, ni l’une ni l’autre. Markios avait pavané toute la journée, parlé sans cesse et serré des tas de mains, y compris sans doute d’inconnus, afin de montrer à tous ces richards de la grande ville, que de Vaï à Samaria, il n’y avait pas de fille aussi belle et aussi intelligente que sa petite Angela! Elle avait beaucoup ri de l’équivoque de la situation sans rien démentir. Il était tellement fier et heureux. Et surtout, leurs relations n’avaient rien d’équivoque. Markios était un homme bon et sincère, pas un arrangeur ni un don juan de soubrettes. Et puis avec son gros ventre et son air gentil, il n’aurait pas fait long feu face à Angela.

Trop maligne, trop fine, trop vorace.
La sonnerie improbable qui sort de l’ancien téléphone noir interrompt la contemplation du patron. Des réservations ! se lamente-t-il, essayant quelques jurons à l’adresse du genre humain, encore assoupi à cette heure matinale.
Les agences de voyage aiment bien proposer à leur clients un site comme le restaurant de Markios. Comme on visite des fouilles, il faut avoir mangé des brochettes de poulple et des omelettes au coquillage avec de poivrons. Au moins une fois avant de mourir en paix. Il faut dire que cet homme a du génie, faute de conversation élaborée. Il cuisine avec rien, mélange et associe, tourmente le client et impose ses choix, ne fait montre d’aucune veulerie et décide ce qui est bon. Les gens adorent se faire ainsi guider et finissent par accepter ce que propose le gros bonhomme. Ils ont raison car le reste est du surgelé standard. Par contre, les marinades, les brochettes et les salades mystérieuses font voler dans l’air des parfums divins. « Je suis gros car je suis la moitié d’un dieu énorme, un demi-dieu » aime-t-il dire à l’envi, imperturbablement sérieux. Angela rit toujours de ses sorties et de ses mines. Elle est son public acquis d’avance.
Deux ouvriers rentrent et s’attablent dans un coin, dépliant des journaux sportifs sans dire un mot. Ils commandent d’un signe de tête, la même chose tous les jours.
Un vieil homme dandine vers le bar et reste debout, accrochant sa canne au rebord de bois brillant d’usure. Il n’aura pas à souffrir en se relevant. On s’accommode de la vieillesse et des douleurs.
Un couple nonchalant cherche une table et sans attendre déballe des guides et des dépliants. Angela se dit qu’elle va avoir du travail.
Markios s’est engouffré dans la cuisine et semble se battre avec des armées de cageots, de bouteilles, de gamelles et d’ustensiles métalliques.
L’air est devenu plus blanc, le soleil éclaire jusqu’au fond de la salle, démultipliant les mailles du filet en traces ombrées et fines sur les gens et les objets.
Le percolateur rugit doucement, Angela tape sur le tiroir pour évacuer le marc usagé et cliquète pour remplir de nouveau les godets de poudre sèche.
Une odeur de tabac blond se mélange à celui des pains à la crème et au raisin que le jeune apprenti du boulanger vient d’amener dans une caisse de plastique couleur méduse.
Angela surveille son monde, guettant le besoin. Elle aime bien ne pas attendre pour proposer, compléter, arranger.
Les deux lecteurs se taisent et mangent en cadence, lisant d’une lèvre, buvant de l’autre.
Markios s’est calmé et l’eau coule à flots dans les grands bacs d’inox.
« Il apprend aux légumes à nager » dit souvent le vieux Dimeter, qui ne renouvelle pas souvent ses plaisanteries et qui finira sans inspiration. Sa canne scande ses réflexions que personne n’entend. Il rit avec sa dent unique et son visage raviné comme un coteau après un incendie mélange des tics étonnants.
Angela lit les nouvelles. Toujours les mêmes. Les grecs, les turcs, les albanais, la misère en étiquettes. La Crète?, les moissons, le vin, le foot-ball, le tourisme, les routes, les bandits, les jeunes qui se foutent de tout, l’histoire qui disparaît…
Le couple de touristes s’agite et regarde autour de la salle, en quête d’un œil accueillant. Elle se présente en souriant et plonge ses yeux noirs dans le visage de la jeune femme. Un silence bref s’installe et une question en anglais sort péniblement de la bouche de l’homme. Elle répond directement en français et leurs sourires s’étalent largement.
Ils viennent de Nicholaos et cherchent à se loger, dans la montagne, pour ne pas avoir trop chaud.
Il n’y a rien en dehors de la ville, sauf peut-être des chambres chez l’habitant, mais peu en cette saison. Les deux français s’assombrissent. Angela les sent désemparés. La jeune femme lui demande une adresse ou deux, éventuellement…Angela ne sait pas trop quoi leur répondre et puis soudain se dit qu’il serait amusant de les héberger chez elle quelques jours, pour rompre un peu les silences de la vieille maison.
La nuit est claire, calme avec des reflets argentés. Le thym restitue des senteurs surchauffées, les oliviers bruissent doucement. Une lampe à pétrole fait surgir de la nuit des escadres d’insectes affolés. Quelques cigales s’harmonisent dans le vallon, les parois rocheuses amplifaint leurs crissements réguliers. Une chauve souris fait des arabesques folles dans des virevoltes de velours. Angelica boit du thé. Marie boit du thé. Stéphane ne boit rien. Il regarde les deux femmes. Marie est un peu plus âgée qu’elle mais pétille dans ses yeux des torrents de vie, des escarbilles de feu de broussaille.
Stéphane gît, renfrogné, dans une chaise longue en osier, très en dehors du cercle de lumière qui réunit les deux femmes. Marie raconte des histoires anciennes, des projets en cours, des pays superbes où l’eau court partout, s’entasse en lacs de cire bleue dans des creux de vallées. Angelica l’écoute et parfois demande une précision, commente lorsqu’elle connaît aussi un lieu, une évocation, qui l’amusent, la relient aux paroles de Marie.
La nuit s’avance et Stéphane s’est éclipsé, fatigué sans doute.

Les deux femmes se sont rapprochées, accolant leurs chaises, face à la ligne sombre des montagnes, avec en arrière la dalle argentée de la mer sous la lune. Elles se taisent souvent, échangeant leur longue cigarette de shit.

Angelica se lève soudain et revient avec une couverture de lirette multicolore qu’elle étale sur Marie, puis sur elle, rassise. Elles rient en se camouflant sous l’étoffe, ajustant les rebords à leurs corps.
Marie s’endort un peu mais lutte pour prolonger cette intimité délicate. Elle a gardé dans sa main celle d’Angelica lors de leur dernier échange de cigarette. Elles restent ainsi, menottées l’une à l’autre. Marie murmure des chansons et Angelica se tait. Parfois elle se retourne pour regarder sa compagne de lune. Le temps s’est arrêté et les dieux même se taisent lorsque L’une d’elle se penche un peu pour remonter la couverture sur l’autre, frôlant son buste et son visage, déposant au passage ses lèvres sur la bouche de l’autre, presque endormie. Rien ne bouge que leurs bouches, reprises et dénouées, cheveux enchevêtrés, visages frottés, lentement, échangeant leurs odeurs et les goûts de leurs langues.
Stéphane est dehors, face à la montagne, rasé de prêt, équipé pour la découverte, de pied en cap. Marie le regarde l’attendre, entre les volets bleus de l’étage, au dessus de la structure de fer rouillé couverte de vigne grasse. Elle éprouve soudain un ennui terrible à l’idée de…
Angelica s’affaire en bas, en chantant doucement. Marie repense à des histoires anciennes, à d’autres lieux, à des pays disparus, à sa jeunesse récente dans la grande ville, au froid et à l’absence d’odeur des jardins de son quartier, en France.
Dans la voiture, puis partout, le restant de leur séjour, Marie est pensive, comme étrangère à son corps, jamais présente lorsque les questions et commentaires de son compagnon lui arrivent étouffés. J’ai un oreiller sur la tête se dit-elle parfois. Elle ne reverra pas cette compagne d’un soir qui lui a ouvert les bras et son corps, qui a relu avec elle les versets merveilleux d’un cantique des cantiques rien qu’à elles deux. Elle ne vivra pas longtemps avec cet homme, gentil mais étranger, trop ancré dans les cailloux pour s’apercevoir qu’au dessus le ciel existe.
Par habitude, Marie s’accommode de la vie qu’elle mène. Stéphane, si gentil, est un compagnon agréable. Il est présent et doux, s’occupant bien des deux enfants. Elle s’ennuie un peu avec lui depuis leur retour de voyage mais lui trouve autant de qualités qu’elle peut, en souvenir de leurs passions d’il y a quinze ans. Ses rêves et ses secrets ne seront pas partagés, c’est tout. Angelica lui a écrit, des pages entières de sa vie en Crète, de sa vie ailleurs aussi, lorsqu’elle voyageait. Marie lui répondra. Elle tisseront à distance des filets délicats qui laisseront sur les murs des traces ombrées, des quadrillages visibles par elles seules.
Paris 2012

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