LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

Des fils et de mode
Couvrir et recouvrir, découvrir le dedans pour y poser des formes, ajuster des couleurs, reprendre mille fois, regarder de partout arranger et refaire, essayer d’un air lent des teintes et des tissus.
Piquer d’un geste sûr une broche, une aiguille, retenir dans un pli l’arrondi de ce corps, pas un autre bien sûr, ajuster de très près l’enveloppe construite et manier en tous sens les sens et l’emballage.
Le vêtement prend vie et les mots qui arrivent félicitent questionnent, demandent sans savoir, imagine un état invisible encore sous les épingles et les pièces posées, brutalement, encore dans l’essai, morceaux d’un puzzle souple mystère de tissus, entre ébauche et fouillis.
Vous regardez passer des tenues affinées, des images fugaces sans sutures visibles, sans que la charpente puisse se savoir, se sentir, y compris par celle qui le porte. Un projet au départ, des liens entre les mains, le toucher d’une étoffe, les reflets des matières, la silhouette floue d’une fille au hasard dans la rue d’une ville, une allure qui donne envie de refaire, de tirer de coupons assoupis sur leur étagère des postures vivaces, des profils vifs ou mobiles, des retombées d’un pli qui ramène au reflet aperçu bien ailleurs.
Peindre de mémoire sans copier, sans autre issue que d’ajuster sur un corps précis la science et l’art de plis, d’ourlets, de pinces, de mille ruses qui tendront le tissu, ajusteront au mieux lorsque le bras se lève ou que la jambe repart. Mettre en scène des mouvements inconnus par avance d’une femme ou d’un homme, imaginer leur plaisir à bouger dans des étoffes fines, ne sentant aucune gêne dans leur vie habillée.
Partir d’une teinte et revenir aux yeux, aux cheveux qui répondent, soustraire du regard une couture infime qui tiendra les épaules, remontera la taille. Couleurs, volumes, gestes et reliefs, bijoux qui pointent un doigt de couleur ou de métal, de verre ou de reflets…l’arrangement se complique sans cesse d’envies et de mots, de certitudes croisées entre couturière et modèle, entre femmes souvent. Les compromis se font à demi-mots parfois. Chacun a son image en tête mais ne voit pas toujours son corps, son allure, de loin. La lutte peut être compliquée, les arguments têtus, à la limite de l’énervement.
Avec ses pinceaux de tissus vagues, elle trace des flous, se rapprochant en douce de la peau de la chair, des cheveux, de la marche, du corps un peu livré dans une confiance naissante : « je veux bien être peinte, choisissons les couleurs, touche moi juste un peu pour me donner l’envie de laisser tes ciseaux, ton œil et tes machines dessiner tout autour une seconde peau qui me donnera envie de marcher vite, de me caler en face d’un ciel calme, de plaire et de sourire, d’attendre dans le vent le parfum des bourrasques emballée toute au chaud dans ces tricots si fins que le vent les évite. »
Un vêtement qui colle au plaisir de le porter, une toile.
Une toile sur un mur, une toile pour essai.
Sur l’écran défile une scène brève recommencée en continu
Une fille sur un mur qui picorait du pain dur, picoti picota fait deux tours et puis s’en va.
Son manteau tournoie, sa jupe décompose ses plis dans un arrondi parfait, les yeux gris attrapent un reste de lumière qu’une écharpe de plumes noires désigne d’une aile au ralenti.
Le vert d’une pierre alignée sur un bijou de manche est peut-être la trace de ses lèvres essuyées par mégarde. Un vert léger qui souligne sa bouche
Des cheveux roux , un geste calme, ses mains qui ne retiennent pas les pans des vêtements, un sac de tissu perlé s’agite à chaque tour, cliquetant de sequins, brillants et métalliques, miettes d’acier bien dur dans toute la douceur d’un mouvement très souple de tissus amarrés sur une jeune femme réjouie.
Elle pourrait avoir cinquante ans, ou vingt, le pari est le même, poser d’un regard neuf les trames bienveillantes de tissus bien choisis, bien parlés, coupés de fils, de mots, de regards et de choix partagés.
 

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