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Le gandin baroque, le jardinier et la princesse…
A genoux il se traîne sur les cailloux. Une grosse tache s’élargit sur sa veste bleue.
Pas du sang mais du liquide incolore versé sans bruit d’un étage de la maison. Au dessus du jardin, lancinante, une éolienne fait le tour des choses, inlassablement, au gré de la brise soutenue de norois.
Il doit expier sans doute mais il ne sait toujours pas quelle faute. C’est encombrant de recevoir un tel châtiment sans savoir de quelle transgression il s’est agi et comment se repentir.
En fait il s’en moque un peu de cette repentance.
Caché dans le placard de la maison il n’aurait pas été surpris s’il n’avait pas fait tomber de sa poche un morceau de bois juste au moment où elle entrait dans la pièce avec sa brassée de disques de musiques tristes à éternuer.
Espionner pourquoi pas, son ex-amante, pourquoi pas mais devoir se coltiner l’obscurité exiguë du placard du salon et supporter son engouement nouveau pour la musique baroque ! Intolérable.
A ce stade du récit il convient de se demander pourquoi ce cher Anastase rampe ainsi, espèce de sauveur condamné à un chemin de croix circulaire sur les graviers d’un pavillon de banlieue.
Car ce n’est pas par hasard que ce type si ordinaire se retrouve là.
Choisi à l’origine par la belle Ophélie pour sa science des rosiers grimpants, son aptitude à croire tout et n’importe quoi qui venait d’elle et son absence quasi-totale d’inconscient il aurait pu faire une carrière très correcte d’amant, version homme de maison chez une bourgeoise bien sous tous rapports, résignée à une solitude conjugale officielle par des histoires de famille aussi complexe que lucratives.
Leur idylle dura dix ans, durant lesquels Ophélie pu faire admirer une collection de rosiers magnifiques dont les parfums et les réseaux de branches emballaient ce joli pavillon de brique grises et roses jusque aux étages. Dix ans aussi où Anastase fut logé et habillé, pétri voire même un peu aimé par cette femme exigeante mais inconstante. Il devait être à disposition, et les épines des rosiers étaient souvent moins acérées que les sentences de la belle dont il ne comprenait d’ailleurs parfois que le ton méchant.
musée pompidou METZ oct 2010
Cette année, un homme passa du temps dans la maison. Il le vit souvent le matin en tenue de nuit, certifiant par là-même qu’il avait dormi là. Connaissant Ophélie, Anastase comprit assez vite que la belle avait croqué le godelureau à casquette, d’un coup de dent.
Ce type avait introduit très tôt, dans la maisonnée autrefois paisible, des disques et de la musique qui venait couvrir dès le matin les sons du jardin, les débats des oiseaux. Le baroque devenait le mot à la mode et Ophélie s’enflait de le répéter sans cesse en l’accordant à foison. Les notes stagnaient dans l’air avant de retomber sur le sol comme des feuilles mortes et Anastase devait tout ramasser.
Sa vie entre le jardin et son logement dans la baraque de l’entrée du petit parc commençait à lui peser. Il fit presque mine de se révolter contre le goujat un matin, alors que celui-ci lui donnait des ordres qu’il avait appris à ne recevoir que de la femme de la maison.
Elle ne le défendit pas, bien au contraire.
Anastase décida alors de tenter de percer le secret de ces disques et de la magie de cette musique.
Il alla même un jour dans le centre ville pour essayer de voir à quoi ressemblaient des disques baroques. Il se retrouva, sur les indications d’un employé, devant des bacs remplis de boites en plastiques aux noms inconnus, avec des images pieuses sur les pochettes.
Anastase s’en foutait de la religion, il avait pris tant de coups de trique par le Curé Vichemain et accepté sans plaisir quelques tripotages qu’Ophélie commettait sur lui avec un talent inégalé, lorsqu’elle était gentille.
Un plan se mit en route dans sa tête bien rangée. Il fallait voir ce qui se passait lorsque la musique démarrait et comment Ophélie était envahie par cet ogre sonore. La présence du bellâtre, il l’appelait dans sa tête Bébert Bocostard, devait avoir un rôle. Fallait vérifier, de ses yeux.
Installé dans le placard, il laissa un peu d’espace dans l’ouverture afin d’avoir une vue large sur la pièce. Elle rentra avec sa pile de disque, en posa un sur le lecteur et une nappe de musique molle remplit l’air. Elle se posa dans le canapé avec délicatesse et ferma les yeux. Arriva l’autre empaillé avec son sourire de dentifrice. Il se mit à ses pieds et lui ôta ses chaussures. Il entreprit alors de lui embrasser puis de lui lécher les doigts de pieds, lui faisant une véritable toilette, à la façon des chats.
Elle roucoulait d’aise, il lapait, le crétin.
Et le drame survint : la bobine de buis qui sert pour les cordeaux dans le potager s’évada de sa poche et fit grand bruit. Les deux du canapé se retournèrent illico et Ophélie bondit pieds nus vers la porte du placard.
Anastase ne compta pas les gifles et les horions. Quand on aime on ne compte pas.
Le soir il fut convoqué sur le perron et condamné à une peine de principe précisa-t-elle. Il protesta de son innocence en lui disant qu’il avait voulu voir comment la magie du baroque et de Norbert Bocostard pouvaient agir sur elle, qu’il voulait la protéger. Elle semblait furieuse et n’entendit rien de ses explications.
Anastase avait mal aux genoux, et encore aussi au cœur. Elle passait devant lui sans même le regarder faire son parcours obligé.
Vers 20h elle lui annonça la fin de sa peine, d’un ton juste un peu adouci.
Il partit vers le fond du jardin se réfugier et parler un peu avec ses outils et Fredo le merle apprivoisé qui traînait toujours par là. Il raconta à « Becd’or » sa déconvenue.
Ophélie restait distante et grognon. Mais il sentit que l’autre, le gandin à casquette commençait à la lasser avec ses lècheries soumises. Elle ne lui parlait plus avec cette éclair amusé dans le regard mais parfois aussi sèchement qu’à lui-même ! Il en était content.
Bien sûr la vie n’était pas rose et lui manquaient ces étreintes toujours imprévues mais si intenses qu’il croyait voir le soleil de si près. Il n’était pas trop inquiet du quotidien n’ayant jamais appris à l’être.
Un cri et des jurons, un bruit de cavalcade dans l’escalier central. Anastase en bas du perron s’applique à refaire un discret joint de chaux entre la rambarde et les marches, car les pluies d’automne risquent d’installer là des mousses sournoises qui feront claquer la pierre aux premières gelées. Un prévoyant l’Anastase.
Hirsute et débraillé, Norbert Boscostard s’empresse d’ouvrir la lourde porte vitrée. Derrière lui les jurons et les insultes pleuvent. Il cherche manifestement à éviter d’être sur la trajectoire d’objets divers qu’Ophélie balance à grand fracas. Il y aura des rangements à faire et des réparations…
Le type se fait traiter de voleur et d’argousin, la trahison et l’escroquerie sont évoquées, et pas de musique en fond ! Monteverdi est absent, il a dû s’absenter se dit Anastase qui se souvenait du nom inscrit en lettre bizarres sur un disque.
La malice n’est pas que pour les gens intelligents ou nés dans le satin.
Le manche du râteau n’aurait pas dû se trouver en travers des marches du perron. C’est vrai. Et le bellâtre n’aurait pas effectué un vol plané sur les graviers la tête en avant. Il s’en est relevé déguisé en steak haché, encore pire que les genoux d’Anastase il y a peu. Et comme lui il prit sur la tête un seau d’eau qui encombrait le haut des marches. Il faut toujours mouiller les joints avant de les regarnir de mortier fin sinon la prise n’est pas bonne.
Le soir même Ophélie convoqua Anastase. Il fut effaré de la voir aimable presque et en tous cas comme il y a longtemps, assez douce dans la voix et passant même à quelques reprises sa main dans la tignasse brune du jardinier.
« C’était un voleur, tu as bien fait, excuse moi pour tout ».
En sortant les poubelles le lendemain un grand sac plastique était posé sur le trottoir, plein d’angles saillant. Il le soupesa et se rendit compte qu’elle avait jeté tous les disques baroques.
Sous un sac d’engrais de poudre d’os, il y avait un coffre de bois très sain dans la pièce unique de son habitation. Il y rangea avec soin les disques.
De temps en temps, en se cachant, le soir ou lorsqu’elle était sortie, il glissait avec ses gros doigts une galette dorée dans la trappe du radio CD qu’il s’était offert pour écouter la compil des supporters du PSG et les bulletins météo de Paris Inter. Mais comme ses recettes de greffe de rosiers, cela resterait un secret, entre Becd’or et lui.
Le bestiau aimait bien, voire sifflait de temps en temps quelques mesures.
Mais comment va le monde !

(texte de commande)

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