LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

VUVUZELAS ET FOOT EN SILENCE

 

 

Posé là sur un siège en plastique je vois la courbe immense du stade, jaune et rouge. Un feu blanc dégringole des sommets de l’enceinte.

En l’an demain j’irai courir là-bas, vibrer au fond des os du rugissement  de la foule rangée sur les gradins tout autour. Je sentirai moi aussi le vent des cris de joie, de souffles coupés et des injures mélangées dans un cri lent et massif qui tourne autour de la piste rouge, anneaux sanguin du vert vif du tapis, au centre.

Dans le rectangle blanc horizontal et vertical, de craie et de tube d’acier, j’étire mes membres en sautillant, refixant le velcro de mes gants, essayant à petits sauts la hauteur de la barre transversale.

Je virevolte le temps que les autres pantins couverts de couleurs criardes et de taches publicitaires se rapprochent de moi.

Nous faisons une espèce de ronde, les visages et les regards réunis vers le sol, les épaules et les bras  enchâssés en cercle. Des mots s’échangent, comme des incantations. Il n’y a pas à entendre  de conseils ou de discussions mais une série de déclamations martiales, de phrases cent fois connues qui deviennent encore une fois la vérité magique et religieusement partagée.

J’ai les membres agités par une espèce de fièvre musculaire que l’échauffement et la concentration favorisent et qui me seront indispensable durant le match pour  faire mon travail de gardien. En fait, je garde un petit espace de gazon bordé de poudre blanche, de tubes d’acier peint et d’un filet aux mailles larges. l’enjeu semble dérisoire et pourtant tous les joueurs défilent pour me taper les mains avant de se mettre en place, me montrant ainsi qu’ils sont dix et que je serai seul.

Au loin, près d’un abri en demi lune, un petit bonhomme cravaté fait les cents pas dans un autre rectangle de craie; Chacun son rectangle.  Mais lui dispose d’un banc où sont alignés des joueurs emmitouflés. Les pions sont disposés sur le grand terrain, un homme en rouge souffle avec vigueur dans un sifflet à peine audible. Tout l’air s’emplit de rugissements stridents, l’éclairage m’empêche de voir les tribunes, sauf dans un virage où je distingue des gens dressés sur leurs pattes le visage caché par une batterie de grands cônes de couleur. Ils soufflent dedans et le braillement de leurs trompettes déchire l’air et les tympans de ceux qui les entourent.

Ne pas rêver, ce n’est pas le moment. La clameur derrière moi se peuple des hurlements permanents des vuvuzelas. Tiens, l’avant centre de Bilbao boîte déjà, se méfier de lui quand même car il est très rapide et malin. c’est le même qui se retourne d’un coup sans prévenir à une vingtaine de mètre sur ma droite et expédie un ballon violent qui flotte un peu avant de replonger vers moi. Personne n’a vu partir le tir. je sens mon grand corps instinctivement se lancer à la rencontre de cette trajectoire et  mes bras accueillent avec sûreté ce cadeau qui était destiné à m’échapper. Je le serre contre mon ventre et je sens le gazon  contre ma joue. En arrière les sonneurs se déchaînent et les partisans de Bilbao  lâchent une rumeur de regret mélangée d’applaudissements.Après une seconde d’étourdissement je me relève automatiquement, comme je l’ai fait mille fois depuis des années d’entrainements.  Jje lève le museau pour sentir l’air et regarder le champ de bataille. Gilles est à gauche à quarante mètre, seul. Par un hasard qui se répète souvent je lui expédie le ballon directement dans sa course avec une précision que je ne m’explique jamais. En un instant le jeu est reparti à l’autre bout du terrain. Je peux me livrer à mes rites favoris pour  dominer l’adrénaline qui m’a rempli le corps d’un coup : les gants, les chaussettes, le flou du maillot dans le short pour ne pas être limité dans les extensions, une gorgée d’eau.Le seul endroit intime dans cette arène dont j’étais le centre il y a vingt secondes est ce petit sac qui est posé derrière l’un des poteaux  ronds : de l’eau, des pastilles de sel, des granules d’arnica, du glucosé.

Jeff a fait son numéro là-bas au loin, de l’autre côté et la fanfare houleuse m’a renseigné plus vite que mes yeux de l’ouverture du score. Une fumée rose masque un peu l’horizon adverse.  Bilbao va payer des amendes.

Les copains reviennent vers notre partie de terrain en se congratulant. C’était bien Jeff et ses crochets atypiques. On l’accuse souvent  en riant d’avoir la maladie de Parkinson ou bien d’être le fils naturel d’un danseur de mambo et d’une spécialiste de charleston. Il chaloupe de manière étrange, sans rythme prévisible. Redoutable.

Les autres vont essayer de se refaire. Ça mugit derrière moi, les trompettes sont à pleine puissance. Je dois hurler pour placer mes défenseurs, donner des ordres pour qu’ils avancent de concert. Ils ont l’habitude de mes beuglantes. Qu’importe qu’ils entendent les mots précis. Nous ne serons pas empêchés par le vacarme vrombissant des cônes de plastique déchainés. Ça canarde de partout. les copains tiennent bon et je me déplie au dessus des têtes pour saisir ce ballon convoité ou le dévier de sa course. Juste une fois, j’ai été obligé de me coucher violemment en travers de la course d’un petit basque teigneux et vif qui s’est retrouvé seul devant moi. Il n’a pas marqué, scellant maladroitement sa défaite pour les actions futures en venant gentiment me féliciter de mon arrêt d’une tape amicale. Trop tendre dans ce combat  l’ ancien du centre de formation d’Auxerre  croisé jadis en coupe Gambardella.

Sur le tapis vert c’est la guerre que veulent voir se dérouler les foules vociférantes  qui vident leurs poumons dans leurs tubes hurleurs.

La fin du match approche, nous sommes sortis d’affaire. Trois buts d’avance, pas un seul encaissé, la tranquillité de nos têtes se voit dans le jeu; les autres courent en tous sens, en vain. Alors ils se lâchent en tirant de loin, ce qui est pour moi l’occasion de me faire plaisir en un festival de plongeons et d’arrêts parfois un peu sur joués. Derrière moi des milliers de basques protestent contre les dieux qui laissent leur équipe dans l’imprécision, et leur fanfare se fait de moins en moins volumineuse. je commence à distinguer cris et insultes.

Jeff s’est un peu blessé et sort sous les sifflets des uns, les félicitations des autres. Il a encore marqué trois buts et s’il était pas si nul…. Il se fera charrier dans le train !Les vestiaires sont presque vides. Je suis souvent le dernier, prenant des douches interminables.

Le kiné vient me voir et jeter un œil et palper mon genou heurté lors d’une sortie mal protégée. Rien de grave. Un peu de physio demain suffira. Il me félicite gentiment pour mon travail ce soir.

En sortant du vestiaire j’aperçois l’immense stade vide du bruit titanesque qui le remplissait encore il y a trente minutes. Étrange. Dans une poubelle murale, à côté du bus qui nous emmènera, dépasse un cône de plastique rouge décoré d’autocollants verts et blancs. Je le tire de là et le coince entre les sangles de mon sac.

« -Et bien Pinpin tu fais les poubelles ?

-Ouais et si je trouve un guide marabout de l’avant-centre débutant je te le refile, Jeff »

Je m’affale à côté de mon pote épuisé. Il se coiffe de son casque et la ferme ! Bonheur du silence presque retrouvé

.See full size imageVuvuzela - South African Horn in your choice of colorsVuvuzela - South African Horn in your choice of colors

Laisser un commentaire

Archives