LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

Echange en milieu altéré…

Présentation de cas. Je m’applique à être un bon professionnel

bien dégagé derrière les oreilles

Assyme 16 ans, anorexique

Et cette douleur, de partout, qui la réveille et la monopolise.

« Comme un petit oiseau trempé, mouillé par l’orage et dont le plumage ne sert à rien, elle regarde d’un air doux le vide qui l’emplit, l’entoure et la sidère. Rien ne peut animer cet air douloureux sur ce corps vieux d’enfant que les angoisses entourent et tordent. Elle n’a que cette voix fluette et lasse, traversée parfois d’indignations, ce réveil de la colère que la fatigue éteint rapidement. Elle est entre l’enfance et l’avenir, retenue par quelques pinces au fil fragile qui la suspend, juste au dessus des gouffres entre appel et rejet, sans cesse, dans un jeu de balancier qui va de la vie toute puissante à la mort bien trop grande. Elle a tellement faim de ces approches risquées qu’elle ne peut plus contrôler ses membres qui se dérobent.  Ce n’est pas sérieux d’envisager la description psychopathologique en ces termes. Vous êtes un impressionniste divaguant et nous sommes dans le domaine de la science, pas de la poésie. »

Tenir, casser, s’excuser de vivre, devenir si légère que l’air devient solide, appui palpable pour d’improbables envols. Elle se sent cerf-volant sans ficelle, montgolfière glacée qui évite le feu l’air chaud et les courants. Jamais le vol noir d’une surprise ne traverse ses yeux étroits, elle contemple le monde depuis son bocal Le Parfait.

La fatigue, l’épuisement et l’ébriété de sa tête peuvent seuls la troubler. Elle décide l’autonomie complète mais ses muscles fondus abandonnent parfois le mouvement. Son mouvement, ce ralenti si doux qui la suspend au dessus de tous, sans peine, sans bruit, sans heurt, sans limites. Une plume qui ne sert pas à écrire. Juste à flotter. Il va me falloir alourdir un peu tout cela ».

 

Le couperet tombe. A côté. Je suis déjà parti ailleurs, avec d’autres poser des galets de couleur sur la prairie qui enduit la falaise d’une moquette nette et verte, rasée par les moutons aux poils longs réincarnations des musiciens pop-rock des années soixante dix.

Je suis parti voler avec les frégates, jouer dans les courants d’air qui agitent la façade de craie au-dessus des vagues, beaucoup plus bas vers les rochers noirs toujours luisants qui puent bien fort les algues pourries. D’un coup d’aile j’essaye de dépasser le seuil fragile et turbulent de la crête de rocher sans me poser sur un rejet rabougri par le sel, un rebord de niche souvent déjà occupée par une femelle au bec jaloux.

Prendre l’acte au sérieux. Dire c’est faire. La névrose bon système pour que l’interdit psychique soit évité comme conflit destructeur. La sexualité s’en mêle. Au-delà du principe de plaisir….

Voilà donc comment il faut parler et travailler dans la rubrique « sérieux ». Je tenterai de le faire, promis.

Ce qui me plaît bien plus est le regard en coin qu’elle allume parfois. Et ses mots retenus malicieux, grands ouverts, ces silences tranquilles déposés sur la table, pile de draps pliés alignés traits à traits. Entre ses doigts fragiles un crayon virevolte, une trace apparaît sur la page étalée. Le visage surgit de ces brèves griffures, la pulpe de son pouce étale le graphite annulant d’un gris flou la coupure bien noire.

J’ai écris des histoires, mis à l’eau des bateaux, remonté d’un pied lourds des sentiers de montagne. Mais je m’assois ravi en regardant ses yeux, sourires effleurés qui captent les nuages.

J’ai relu de vieux mots, isolé des images, changé ici et là le décor de mes films, passé un pinceau plat sur un tableau usé, fariné par le temps et retrouvé des teintes que j’avais si mal vues, il y a trop longtemps.

Non cessez là, enfin ! La déception de l’objet est insupportable pour le travailleur social.

Vos propos sur les falaises, sur ses mains, ses yeux, c’est n’importe quoi bien sûr. Une dérive infantile. On ne soigne personne avec du rire, de la poésie, de l’art, de la musique et autres fadaises. Parlez des fadaises et vous entendez falaises ! Et cette femme qui revient entre vos lignes ! Vous l’admirez comme un tableau, une icône ? Alors que la réalité de la vie est bien plus triste et banale. Vous n’avez rien qui puisse permettre que la Loi prenne un sens car vous édulcorez la contrainte. La théorie et les projets institutionnels ne sont pas des concubins faciles ! Vous n’arrivez pas à faire la police correcte de votre caractère !

Cher italique, j’ai bien lu le post-it malingre que vous m’avez laissé. Je n’ai pas été charmé par le plaisir de vous découvrir ainsi. En ce qui concerne les oiseaux des falaises, mes compagnons duveteux, qui flottent ici et là, je ne vous laisserai pas les juger, vous qui n’avez jamais décollé autrement que dans un avion. Mes propos sur elle ? Vous ne pouvez pas comprendre ce que peuvent être les vibrations infimes du désir, le plaisir des attentes et des distances, des silences et des mots échangés. Vous ne savez pas ce que sont ses yeux lorsqu’ils se relèvent après avoir regardé ses doigts fins. Alors taisez vous à votre tour, écoutez les enfants, sentez l’herbe après la pluie, tendez l’oreille aux progrès du rossignol qui s’exerce nuits après nuits, oubliez le coucou un peu niais qui se répète au loin. La Loi ? Vous n’avez pas l’idée de l’importance de la loi de la perspective dans l’histoire de la peinture, ni celle du nombre d’or dans la sémiologie de l’image. Foutre dieu je deviens comme vous, je rejoins votre quai. Je n’en veux pas. Je ne persuaderai personne d’autre que ceux qui aiment voir les oiseaux libres et sentir le rire des enfants.

Je veux risquer sans cesse d’avoir du mal à l’imaginer ce monde tiède, ces soirées à voix basses, ces musiques de loin, venues du fond des gorges, d’Afrique ou bien du fond des montagnes d’Asie. Avec elle, pas loin, juste au bout de nos bras, jamais plus éloignés que de quelques mots, quelques notes.

La musique a un prix pour qui s’en priverait.

Privé. Privé de privé, privé de secrets ? Les symboles du totalitarisme traînent alors dans nos têtes. Avoir du secret, de l’épaisseur, des greniers bien pleins de mots et d’images, de lettres en vrac, de souvenirs rangés, prêts à être déballés de leur papier marron huilé qui les protège de la poussière des années. Indispensable privé. Sinon c’est le manque et la mort lente par oubli de tout. Une mouette, une frégate, sans vent du large, ce sont des poulets de basse- cours.

Encore un festival de billevesées. Vous mélangez les mots sans souci de leur ordre. L’ordre, il en faut bien, il est dans la nature, il est dans les sociétés et vous le savez bien. Mais votre position est d’être volatile, comme une mésange dans un buisson. Ridicule de penser que vous soignerez qui que ce soit avec un tel point de vue. Les adolescents ont besoin d’autre chose, de cadre et de repères ! On évite, on évite et on protège de toute solution contraignante des adolescents maltraitants. Alors, on fait pas le malin l’amuseur de mots face à ces violences avérées. S’il vous tape vous lui chantez des comptines ?

Triste sire, médiocre caricaturiste, Daumier à la manque, tout petit homme étroit, je vais répondre.

L’ordre du monde ? C’est celui d’un désordre harmonieux, un paradigme presque perdu vous le rappellerait. Les désordres sont dans le chemin du progrès des êtres humains et de leurs sociétés. Vous êtes dans le bac à cendre, asséché par la poussière de feux anciens, sans aucune vision autre que celle de vos regards vitreux par la fenêtre dans une ruelle sale d’un monde de clinquant.

La violence ? Elle est partout dans les statistiques de l’emploi dans celle de la mort de femmes par violence de leur mari ou compagnon violent. Elle est dans le ciel muet lorsque souffrent les Hommes. Elle est dans ses silences, son absence, mes mots lorsque je les triture pour en tirer des jus que je souhaite buvables et qui vous sont piquettes !

L’adolescent qui tape. Je me tais et je me pose, pas loin, et je dessine, ou je joue. Il menace et crie, tempête comme un aigle, secoue ses grands bras devant moi. Ma peau ne bronche pas. Je me tais toujours bien. Les cordes sous mes doigts répètent et affinent une phrase sans mot qui s’en va jusqu’à lui. Il finit assez vite par réagir, me faire taire ou bien demander autre chose. Partons vers autre chose. J’improvise pour nous deux un slam de quelques mots. Il se moque de cet essai qui le surprend. Je lui demande des mots, une autre mélodie. Il refuse et s’indigne de mon envie décousue de faire en pleine crise, un poème chanté. Sa rage est dissoute en quelques minutes, il est parti sur autre chose et n’arrive pas à me nier complètement, se suffisant à me moquer au niveau de mon improvisation. Nous remodelons notre image, là, sans le savoir. Je le sais et j’insiste, prêt à accepter toute autre médiation qu’il va me proposer pour rompre mon initiative initiale. Nous finirons dehors, dans la fumée au ras du mur, pour éviter la pluie. Nous nous réapproprions un espace commun. Il y a une heure il voulait me tuer.

Tu vois cher italique que le conflit externe peut passer au dehors et se saisir d’un corps nouveau, celui d’une toile, d’une poignée de sable doux, de ciseaux qui crissent en détourant une silhouette, se répandre et se sublimer dans quelques mots qui sonnent, dans une mélodie, dans le sourire d’un visage photographié et remodelé à la palette graphique.

Et cesse de m’entraîner à la parole sur ton terrain. Je préfère ses sourires et la gestuelle des oiseaux, des danseurs, des mains qui peignent. Non mais ! c’est le mai joli celui des chemins creux et des soirées immenses.

Dès que j’en aurai le temps, j’en prendrai avec elle, entre papiers et pinceaux, dans des odeurs de colles et de pigments, avec des théories de pots dégoulinants des sachets de papier, des sables de Roussillon, des poudres et des craies, des cires fines et de grands bidons de fer aux bouchons à vis. Tracer peindre et recommencer mille fois des gestes, comme on recommence avec son amoureuse des caresses cent fois redites, des étreintes délicieuses familières. Avec du temps pour laisser sécher les aplats, les couches et les enduits, avec la lenteur obligée des brosses plates à vernir. Le vent, le temps.

 

Et toi il va comment ton temps ? Il s’en va où et comment le retiens-tu ?

 

 

Temps des enfants, temps du travail, temps des occupations incontournables du quotidien. Temps des rêves, des mélancolies douces, des secrets et des jardins qui vont avec. Temps perdus, temps regrettés, temps morts, temps des dieux et des diables, temps égarés, aux abonnés absents, temps ratés comme un train. Ces temps qui sont les nôtres, sans qu’on le sache toujours.

 

 

 

 

Une réponse à Echange en milieu altéré…

  1. Cristal says:

    « Les cordes sous mes doigts répètent et affinent une phrase sans mot qui s’en va jusqu’à lui »

    Je retrouve là des situations vécues du temps de ma pratique hospitalière….
    et qu’ »en de jolis mots ces choses là sont dites « .

    Très sensible

    cristal (parait il)

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