LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

Nationale 8+2

« J’ai des trucs à….la tête farcie. Dire, faire, défaire et ne pas trop s’en faire aussi. Voyager à l’oeil, sous le regard des autres, la couleur de leurs mots comme paquetage. Quitter l’emballage sournois des silences, des phrases apeurées mais adéquates. S’imaginer partir et quittant un rivage, bien sûr de n’avoir rien laissé par mégarde. la tâche est vaste, lisse, sans fin comme ce lac salé vibrant sous le soleil et qui ne laisse pas voir son bord opposé, là-bas. Mais existe-t-il pour de vrai ce côté, cet autre, qui embrume le regard ? »

Pendant le voyage…

Gio repose l’appareil sur le siège à côté. la prochaine fois, il n’oubliera pas ce petit micro cravate qui lui permet depuis deux ans de fixer ces réflexions qui lui viennent, tout en conduisant.

Dix heures de route, de Bilbao à Lille, trois fois par semaine, et trente tonnes de fret à monter et descendre des Flandres au Pays Basque, dans son triple essieux… Faut s’occuper et la radio l’emmerde vite. Trop de mots inutiles sur lesquels on ne peut s’arrêter. Gio aime bien s’arrêter, éteindre le dragon qu’il chevauche, sentir le vent et le silence relatif des grands parkings. C’est agréable comme réécouter quelques phrases dictées des heures auparavant. Mots du matin, phrases incongrues, sauts de puce ou gouffres franchis d’un mot, d’un appui sur « pause ». la petite machine numérique se plie à cette contraction du temps.

« J’ai des trucs…quitter l’emballage sournois des silences ».

Il veut rajouter « des évidences » et réédite sa phrase. Un turbo FIAT se sa compagnie meugle en le croisant. C’est Patxi qui revient de Bretagne. Ils se verront jeudis et la corne de brume stagne en vacarme quelques secondes, marquant la fin de son enregistrement.

Les mots que l’appareil capture vont s’évader dans quelques jours. Gio a une complice qui les transformera en insectes dociles sur un écran, puis sur les feuilles bien rangées, datées, numérotées. Elle veut. Elle y tient.

C’est Fiona, une drôle de fille, sorcière parfois, d’apparences banales, surface lisse cachant des bouillons magnifiques. Elle veut, elle le veut en mots qu’elle compile. Gio sent bien qu’un jour l’amas de feuillets sera suffisant, qu’elle fera un livre : « son livre » dit-elle parfois. Mais Gio s’en fout. Il craint un peu cette échéance. Elle partira peut-être avec ses mots à lui en bandoulière, le laissant coquille vide sur le sable.

Fiona ne corrige rien. Elle est fidèle respectant silences et ponctuation. Elle identifie et décrit les bruits parasites, notes les échanges sur la CB, le halètement des manettes et des alarmes et indicateurs du poste de pilotage. Le camion a toute sa place dans les enregistrements. « C’est ça les transports amoureux » va-t-elle jusqu’à plaisanter. Elle a la peau douce et les yeux grands ouverts. Gio y navigue avec le bonheur d’un gamin qui découvre la mer.

Le disque de contrôle a tourné. Gio se hisse dans la cabine et repart dans son monstre docile, se replaçant facilement dans le trafic assez lâche. La nuit pointe son nez très tard en cette fin mai, fine et transparente comme une encre liquide.

la petite machine est dans la poche de sa chemise. Il reprend sa dictée, improvisant, corrigeant, reformulant. Écrire sans les mains occupées par l’immense volant, parler seul sans être dingue. raturer et refaire. reprendre. Fiona est parfois présente. Elle est le scribe, à distance, sûre.

Le ballet des voitures et des camions aiguise ses mots. la nuit surtout. ces yeux bleus et jaunes qui se croisent sans trop se voir.

« Des yeux qui ne servent qu’à éviter l’autre. ces regards qui ne captent quasiment rien, projecteurs de protection, préservatifs évitant tout contact. (non, enlève cela l’image est fausse car la pénétration serait la mort par collision). Les poids lourds mugissent en se croisant. Un rite sonore que leur volume module suivant la masse d’air déplacée ».

Dans le nord, le jour se lève à l’est. Comme partout. Le temps de la nuit s’est achevé. Gio va s’arrêter pour refaire le plein de fuel et de café avant d’aller décharger ses primeurs près de Haims. La cafétéria et le contenu de sno gobelet ne lui tire que des mots utilitaires, fonctionnels et suffisants, acceptables par la serveuse fatiguée qui finira son service à huit heures.

Su le marchepieds de la cabine, il a disposé les gaufres tièdes et un grand pot de café brûlant.

La trafic est presque nul, le silence bien posé autour de lui. Il peut reprendre le dictaphone et rembobine pour évaluer les prises de la nuit.

« Comme un pêcheur maniaque, je mesure un peu les effets du temps sur les mots, rapprochés soudain, voisins par raccourcis comme des poissons dans un panier. L’un devient petit à côté de la carpe massive. Et même s’il a fallu prier que la ligne tienne sans casser, la perche teigneuse devient anecdotique. Les mots copinent sur la bande, rapprochés par les suspensions du temps qui lui continuait alors que l’enregistrement avait cessé. C’est marrant cette relativité. Fiona par exemple, tu es la femme à qui j’ai le plus écrit de ma vie et pourtant c’est toi qui n’est pas là et qui au final écrira mes mots ! ».

Gio parle parfois directement à Fiona qui ne commente pas souvent. Elle glissera une plaisanterie de sa petite voix souriante, planquée derrière ses cheveux un peu en vrac suivant ses envies.

Ou bien se taira, dans un silence tapageur qui en dit bien trop !

Ils se voient peu. le travail, la vie, les enfants, les épousés respectifs.

Ce sont les cartes mémoire minuscules de l’enregistreur qui leur servent de terrain d’aventures amoureuses. Drôle de transport en commun !

« Dix grammes pour les mots d’une semaine déclamés dans la solitude d’un vaisseau d’acier de trente huit tonnes » Gio se sent bien avec cela, avec cette amie d’amour qui tisse son livre dans le défaire la nuit venue, sans rien oublier de leur vie

« Ça veut pas prendre forme…ça me désespère… »

Depuis ce matin, la fatigue a remisé les mots au fond d’une bassine. Gio n’a pas envie de tracer quelques lignes sur ce cahier stylo. Il a écrit sur un vieux bon de livraison avec un gros feutre :

«  »Ça veut pas pendre forme…ça me désespère… » La faute le fait sourire

« Du coup, la fatigue de la nuit s’est éloignée, sur la pointe des mots, comme un brouillard discret se dissout au premier soleil ».

Cette phrase, il l’a  écrite pour Fiona qui aime bien la brume des matins sur les prés des collines de Guipúzcoa.

 

Une réponse à Nationale 8+2

  1. Cristal says:

    Je prends mon enregistreur, …tiens il pose les mots directement sur cet écran… où ils seront bientôt « en attente de modération »

    ils se voient peu Fiona et Gio. Elle insiste pour avoir ses mots, les écrire en les entendant, en les attendant aussi elle les lui fait écrire.
    En se tendant vers lui,…il lui parle à voix haute!

    Je me tais et j’écoute, des mots à l’intérieur…
    Tout petits
    ils se sont posés sur leurs pointes

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