LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

Le temps finit par ralentir, oublier et filer.

Le temps a ralenti, s’étirant sans hâte comme un gros chat, dans des lumières froides puis douces, au fil des averses. Rien ne vient du couchant, aucune certitude pour le ciel de demain.

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Garonne

Il est encore tôt, la nuit est incomplète, hésitante et troublée par des élans de brume, des fumées de soie grise rampant vers les grands arbres.

Quelques bâtiments vêtus de lierre forment une place herbeuse parcourue de câbles, jonchée de caisses, hérissée d’échafaudages métalliques. Un énorme camion semble pouvoir vomir par l’arrière un flot de caisses argentées, de rouleaux de fils noirs.

La voix est éraillée, le bonhomme timide. Ou maladroit peut-être, le regard affolé. Léa la maquilleuse essaie de le calmer, de remonter sa mèche à grand renfort de gel. Il est courbé vers ses pieds et sa tignasse suit, attirée par la terre qui se moque de nos délais. L’orage a fait claquer le compteur de la grange puis tout est revenu, sans bruit.

On reprend. Tous en place. La scène 6 plan 12. Rabbit rugit et s’agite. Je referme mon carnet sans le regarder.

Léa s’est écartée de Rol, mèche en place, corps en place, mots prêts à jaillir. Il doit hurler sa rage de retrouver sa ferme vide, sa femme partie avec sa fille, des animaux divaguant dans la cour, sa vie en bascule. Quelques mots et des mines, des rictus et un regard qui se noie. Rol a les yeux gris que la lumière accroche avec peine, sauf en plan serré. L’assistant fait encore reculer un réflecteur, discute avec la directrice de la photo. Je reste assis. Rabbit s’est calmé, éteint de fatigue: nous tournons depuis sept heures ce matin.

 

Les projecteurs claquent en s’éteignant, les voix des uns et des autres se libèrent. La journée est terminée. Un champignon en nuage bleu d’encre est bien visible. La lune est là.

 

Léa referme ses boîtes, met tout son attirail à l’abri dans le camion, au sec. Elle enfile une grande veste légère et se dirige vers nous. Deux sièges pliants très sales : sur l’un j’ai posé mes trois carnets, sur l’autre je trône depuis des heures, avec l’interdiction d’en bouger ! Rabbit, le réalisateur ne supporte pas les journalistes «écrivaillons» qui font perdre du temps aux gens qui travaillent, comme à ceux qui les lisent d’ailleurs. ces paroles d’accueil m’avaient refroidi, il y a huit jours, lorsque Léa m’avait présenté comme un ami journaliste.

Rol est de retour chez les humains. Simple et gentil, il sourit tout le temps, se souciant d’être bien avec son prochain, en crainte bizarre de se sentir de trop. Un compagnon charmant, acteur précieux et fin, m’avait précisé Léa avec de lourds sous-entendus destinés à ma jalousie profonde.

Je n’ai pas fait que le scribouillard avant cette semaine dans le Berry. Les méandres de la Creuse, velus d’arbres toujours verts, les eaux noires et les rochers de bord de route, les villages délicieux perdus dans la mousse de la campagne, les traces fugaces des temps anciens, tous ces clichés ont encadré mon enfance et celle de mes parents.

Mon père était jusqu’à sa mort accidentelle un honnête marchand de chemises, soucieux du bien être des encolures de ses clients et de l’aération de leurs aisselles. Il avait de la chemiserie une conception mystique. Bien imprudent étaient ceux qui se lançaient face à lui dans des discussions sur les avantages du polo ou pire du tee-shirt ! Don Quichotte de la manche de chemise il les chargeait jusqu’à plus soif, dans des fins de repas où sa capacité à tenir l’eau de vie le mettait hors d’atteinte d’un ultime contradicteur. Pêcheur occasionnel, il a chûté un matin de février dans la Creuse et quitté cette terre dans la dignité et le respect de ses clients et fournisseurs.

Ma mère, partie quinze ans plus tôt avec un représentant de commerce au physique de R.Valentino mais futé comme une tortue de Brenne, n’est jamais réapparue après avoir délaissé assez vite son chanteur de charme.

Argenton, Bourges, j’ai développé ma vision du monde entre une grand-mère un peu dévote et surtout sorcière et des professeurs que la république avait expédié d’office dans ce désert verdoyant et mystérieux.

La grand mère, génitrice de ma mère, avait compris très tôt que dans le canton, pour être tranquille et respecté, mieux valait faire comme tout le monde. Cette attitude élevée au rang de concept vital l’amenait à veiller scrupuleusement à ressembler à la voisine, aux voisines en général. Elle fut donc un caméléon vivace, courbé par le temps et les prières dans les églises froides. Elle se piqua un temps de posséder quelques dons, faisant semblant de ne les évoquer que contrainte et forcée par son auditoire. Petit, j’espérais la voir changer le père Ranlard en grenouille et je ne cru pas longtemps à ses pouvoirs lorsqu’elle finit par me dire que c’était impossible ! Il faut préciser que cet individu possédait une magnifique porte de garage en métal peint, avec des dimensions évoquant pour les enfants du quartier une cage de foot-ball. Le triste sire n’aimait pas les bruit du ballon sur sa porte, et nous insistions férocement. Une guerre s’ensuivit avec plaintes et menaces. De sourdes vengeances furent ourdies, à base d’escargots dans la boîte aux lettres, de pétards à mèche dans les serrures et autres immondices ou pièges désastreux. Les activités terroristes des gamins berrichons d’Argenton étaient couverts par le regard bienveillant de la vierge dorée, la bonne Dame qui domine le quartier. Cette bénédiction permanente m’évita les foudre de la grand-mère, sensible à cette protection, la redoutant un peu aussi.

A Bourges, j’ai rencontré le journalisme et le cinéma. Dans un bistrot dont la patronne fit mon éducation à la sensualité sous toutes ses formes, Leduc traînait ses oreilles et rencontra mes questions bizarres qui lui plurent aussitôt. J’avais l’habitude, issue sans doute du monde de la chemiserie et de la pratique de la version latine, de retourner les évidences en tous sens, de chercher souvent à décortiquer, à dégager la structure invisible des faits et des récits. Leduc, après quelques gentianes, se laissait aller à ses impressions et délivrait des récits et comptes rendus variés sur les sujets qu’il traitait. Il y allait de la moutonnerie en enclos dans le bas Berry, du vieillissement de la population dans le canton de Rosnay, de l’industrialisation de Châteauroux et parfois des seins de cette actrice américaine qu’il fallait aller voir absolument à l’Eden Globe, la salle unique et incontournable. Ce qu’il aimait c’était les femmes à l’écran, l’histoire racontée ne le concernant pas. Pour faire ses papiers, commenter les films, il aurait pu comme ses collègues, recopier des critiques, en les arrangenat à son goût. Mais Leduc avait des principes et il me délégua bien vite pour lui rendre compte de la valeur des films proposés. En échange, je dînais avec lui chaque semaine au Chaudron d’or. Comme j’y restais souvent dormir, aux bons soins de Simone, ma formation combinée aux choses de la vie, à l’actualité, aux métiers du journalisme, au cinématographe, fut intense et attentive. J’avais dix huit ans, le lycée me laissait partir, Simone me regretta, me remplaça. Leduc pris sa retraite deux ans après, en Corse m’a-t-on dit.

Je partis vers l’ouest, sans cheval ni coucher de soleil, pour des années d’école de journalisme, la vie devant moi, le Berry derrière, bien installé dans ma mémoire, aligné comme ces toits sombres des maisons de bois au-dessus de l’eau calme, en surplomb sur des appuis de poutres en chêne sans âge.

Léa est trop jolie. Elle a des yeux qui rient et des yeux qui pleurent, une bouche pour mordre et parler tout le temps. Ses pinceaux à la main elle enrobe de fards et de poudre, de mots et de rires, des souvenirs et de certitudes. Je l’ai rencontrée sur un tournage de film publicitaire pour le compte d’un type qui m’aimait bien mais qui vendait des poulets industriels, aveugles et sans plumes.

A la fin du tournage, l’équipe avait fait une fête à tout casser. J’étais là, ils m’ont invité. Il y avait beaucoup de vins et je suis poli, j’ai tout essayé. Léa m’a couché et réveillé très agréablement le lendemain soir. Nous nous voyons souvent mais pas trop, car nos vies sont distantes et une relation proche et quotidienne ne nous conviendrait pas.

Mon métier non plus ne lui convient pas trop, quoiqu’elle en dise. Le sien je m’en moque. Mais j’aime toujours être sur un plateau, sentir l’odeur de la peinture, des maquillages et des décors frais montés, collés, vieillis au dernier moment, au chalumeau, au cirage, au charbon. J’aime cette odeur de faux, ces instants fragiles et sans avenir, ces décors tronqués qui recentrent la vie dans le cadre, laissant à l’œil si peu à voir que le cœur et la tête font le reste, l’œil du spectateur inventant le monde qui va autour.

 

Léa va avoir trente ans. Elle est fine et douce, avec des rondeurs délicieuses. L’œil sans cesse alerté, elle lit beaucoup dès qu’elle peut, y compris au milieu du vacarme et de l’agitation. Je l’admire beaucoup, cherchant tous les prétextes pour révasser et abandonner le sillon régulier d’une page.

Elle vient d’un univers de femmes, d’une famille de femmes, fortes et dominatrices. Les hommes semblent absents de son histoire, évincés ou bien disparus, trop tôt et de manières imprécises. Ces générations de femmes luttent entre elles pour avoir le dernier mot, la raison qui emporte tout et oblige, l’ascendant sur autrui, au prix d’efforts terribles et constants.

Léa peint les visages, ride ou déride, vous fait vieux ou beau en quelques minutes, pirate épouvantable en un quart d’heure, imberbe ou barbu en une heure, avec colle et implants, silicone et teintures. Je n’ai jamais accepté d’être son cobaye, un fond de croyances obscures me freinant peut-être. Le Berry revient parfois dans des galops sournois, avec ses sorciers et autres sorts. On ne plaisante pas avec son image, quoiqu’il arrive.

Léa est assise en face de moi, dans une auberge aux allures de décor de film des années cinquante. Nous nous sommes éclipsés, laissant l’équipe à son séminaire quotidien favoris sur le monde, la société, les femmes et les crus bourgeois du bordelais que l’on déniche à Macau chez un négociant, pas cher, superbe, à mériter !

Elle meurt d’envie de me demander ce que j’ai ruminé toute la journée, assis au milieu de l’agitation. Je ne pense qu’au moment où sa robe va tomber sur ses hanches puis à ses pieds et que j’aurai juste à avancer la bouche pour prendre du bonheur a         u bout de ses seins. Elle doit lire un peu dans mon regard vague, interrompant son récit sur la tenue à la chaleur des nouveaux maquillages…

Toute la journée, j’ai pensé à résoudre cette équation étrange : comment quelqu’un peut-il croire et prendre plaisir à dominer autrui, tout en sachant qu’il ne suscite que toujours plus de hargne et de violence ? Parfois, cette hargne va servir un but programmé, lors d’un tournage par exemple, mettant un acteur en condition, le manipulant pour l’adapter à ce que l’on voudra de lui. Mais dans le cas de Léa c’est de la vie dont il s’agit.

Depuis des années, elle se bat avec des secrets fluides et glissants, des approximations distillées, des contrats impossibles, mensonges et omissions mêlées, liées en bottes hétéroclites de foin et de ronces, d’orties et de paille.

Elle m’a raconté souvent ce qu’elle avait reconstruit de son histoire familiale, avec une confusion difficile qui la chavirait vite du côté de la fureur et des larmes, impuissante à exiger, à faire cesser les méandres de la mémoire, vingt cinq ans après les faits.

Léa n’aime pas mon métier. Elle se débat avec les périphrases si quelqu’un lui demande ce que je fais. Je fais des recherches, je fouille, je recoupe, je relie, j’envisage, j’hypothèque la réalité à partir d’indices minces et d’une expérience souvent brutale des fonctionnements de mes frères humains, des miens propres.

Je suis tout bonnement devenu flic, dans une section de recherche, détaché par le ministère pour travailler sur les affaires non élucidées qui ont épuisé mes collègues, sans qu’elles soient closes au plan de la procédure. Je suis un peu comme un reporter, utilisant de surcroît la machinerie policière et sa technologie, lorsque j’en ai besoin. Léa n’aurait pas supporté une seconde de faire l’amour avec un flic, catégorie maudite par les gens de son milieu, les artistes et les fantaisistes bien comme il faut, intellectuels petits bourgeois encanaillés par le frisson de la création.

J’aime assez ces gens là, malgré tout, leur trouvant des charmes assez absents des SRPJ et des gendarmeries.

Suite à un stage d’étudiant journaliste, j’ai pris goût à la recherche, à l’investigation, au point de recouper souvent mes errances avec celles d’enquêteurs de la police, à Lille. Lors d’une audience, cité comme témoin, j’ai constaté que mes fiches et ma méthode étaient bien plus affûtées que celles des policiers cités. Le procureur m’en reparla par la suite, en présence d’un officier du centre de formation de la police de Gif sur Yvette. J’y suis rentré de manière atypique, sorti de même, avec succès. Toute hiérarchie obtuse doit avoir des lacunes favorables : je me suis retrouvé dans cette unité de recherche, sans affectation territoriale, diablement libre.

Léa ne supporte pas de voir ma carte passe partout et encore moins mon Berreta à huit coups. Je trouve que c’est proche du Berry. Elle ne rit pas du tout de cette blague à répétition et m’insulte un peu. Nous nous réconcilions vite, à la condition que je ne lui parle pas de ces aspects de ma vie.

Léa est parfois comme un poignet autour duquel une lanière du cuir d’un fouet s’enroule en brûlant, dans une douleur vive qui persiste un temps. Elle m’avait intrigué par des lambeaux d’histoires, des secrets et des silences, des éléments épars dont elle ne pouvait pas tisser les liens, anecdotes suffisamment puissantes pour que le rouge lui vienne, des larmes parfois aussi.

Enfant, elle avait perdu son père. Un voile épais de mystères et de tensions familiales entourait cette mort, comme un linceul à plusieurs couches, doublé de suspicions et d’accusations en sourdine. Sa mère avait effacé de manière volontariste des pans entiers dans ses récits : un jeune enfant pose des questions sur ses origines. Sa grand mère avait fait de même, tout en cultivant une virulence dans son deuil impossible de ce fils ravi et gâché par une autre femme qu’elle : la mère et l’enfant est un couple qui par nature porte son deuil. Les séparations sont souvent impossibles et lorsque la mort s’en mêle…

Les amis, les proches, chacun se réservait une part du mystère, gâteau pourri que Léa dégusta toute sa jeunesse, se gardant bien de trop exiger, au vu des réactions profondes que ses questions naïves suscitaient à chaque fois chez les adultes.

Une relation étrange s’installait petit à petit, entre ceux qui «savaient» et elle qui ne pouvait pas savoir, selon des règles non écrites d’un mystère familial.

Il est surprenant de voir comment, au fond, se constituent des histoires, digressions souvent folles à partir de faits si ténus que le regard extérieur les classe aussitôt dans l’insignifiance.

J’ai eu à faire à des situations analogues dans des enquêtes reprises après des années de placards poussiéreux. Il est toujours étrange de rentrer ainsi, à rebours, dans l’histoire des gens, dans leurs haines et leurs amours, dans leurs mesquineries qui sont aussi les miennes, si proches, si différentes aussi. Cette fréquentation rend des inconnus familiers, les photographies judiciaires leur donne presque une voix, une odeur, une démarche, des traits de comportement.

Léa ne m’avait pas dit grand chose mais résumé à grands traits ce qu’elle savait ou pensait savoir, à partir d’éléments triés dans les sous-entendus et les fausses assertions confidentielles de sa mère ou de sa grand mère.

J’avais alors pensé à écrire un scénario, une histoire pour pellicule, succession d’images fixes qui prendraient sens dans le mouvement. Mais cette illusion de vie ne me satisfaisait pas. J’avais trop la position de celui qui édite une ultime version de ce qui au fond est un drame. Une douleur qui n’est pas la mienne ne peut pas m’aider à écrire un film. La morale me tient par les ouïes et fermement.

J’avais envisagé de faire un récit à usage unique, pour elle, pris dans ses mots, reniflé dans ses impressions mais je ne me voyais pas dépositaire, scribe, greffier d’un tribunal de la vérité, d’une vérité qui n’avait rien à faire de moi.

J’ai finalement décidé d’inventer une histoire, aussi fausse que celle qui s’est construite dans des années de douleurs chez trois femmes de trois générations successives, mère, femme et fille.

Un jeune homme fragile, érigé par sa mère comme tantôt un raté, tantôt une perle, découvre la liberté en s’éloignant de celle-ci et de ses intrusions, par tous les moyens. Il cesse ses études assez tôt, néglige les fastes mondains de sa mère, oublie son père et les tragédies frappant les hommes de la famille, sur plusieurs générations. Il essaie tout avec vivacité et brio, sans aboutir nulle part. Un peu artiste, un peu musicien, un peu révolté, un peu politisé, un peu mystique aussi, souvent amoureux, passionné par la soumission des femmes qu’il rencontre, en écho avec la figure de femme qu’il a beaucoup fréquenté, sa mère.

Il voyage et navigue, essaie et tente tout, se frotte à tout le monde pour explorer les méandres de la vie, les parois du temps qui passe et passera.

Avec une femme qui admire ses envolées et ses fougues, ses passions déçues et ses fêlures à consoler il fait même un enfant. Sa mère n’approuve pas de voir son fils avec une étrangère, à cent lieux des espoirs qu’elle a mis en lui. La pression est forte, l’alcool et le shit le mettent à l’abri de l’effondrement, bien des fois. Le bel été des début se fane vite. Le bébé et la vie se chargent de remettre de l’ordre, durement, dans la vie quotidienne. Le bel amour se charge de peurs et de rancoeurs, de violences et de haines. Mère grand est toujours là pour distribuer les bons et mauvais points, pour faire payer au centuple l’aide qu’elle apporte lorsque la situation empire, que le travail se fait rare, que le fric fait défaut. L’illusion mystique rassemble un temps les amoureux, dans une fuite en avant brève et déchirante. On parle alors de secte, de vie hors de la norme et de la société, de ses violences et de sa médecine, de sa nourriture qui détruit l’âme avec le corps. Mère grand s’inquiète et rugit. Mère tout court tente souvent de s’enfuir, apeurée par la violence de son compagnon, par les terreurs qu’elle lit parfois dans son regard. L’enfant est si petit qu’il semble transparent, insensible à ces enjeux. Les petits travaux se succèdent, la vie se maintient à flot, mère tout court assurant avec énergie et un masochisme certain la continuité. Père bien seul s’englue dans ses habitudes et ses dépendances. Il fonce en avant, goûte et essaie de sortir de lui, de trouver l’autre vie, celle qui repose et apaise.

L’enfant imprime tout, avec des douleurs sans mots, dans le rôle de l’enfant qui dérange le moins possible des parents occupés à tenter de vivre.

L’alcool accélère, le reste aussi. La violence est trop forte et mère tout court s’en va avec l’enfant, pour se mettre à l’abri. mère grand ne peut pas accepter que celui qu’elle chérit et porte au pinacle, qu’elle humilie souvent et critique à mort, puisse être rejeté par une autre femme. L’objet de la lutte sera l’enfant, cadeau divin que son fils a fait à une femme qui ne le méritait pas, qui n’a pas su l’entendre et l’apprécier. Mère grand ne peut pas accepter qu’une femme ait eu le courage de refuser l’inacceptable. Elle-même n’a jamais su dire clairement non, d’une manière calme et paisible qui l’eut en un temps aidé. La colère s’enfle, les rancoeurs passent par avocats et juges interposés. Les pièges et les menaces, les ruses et les mensonges décorent ces histoires, en général. Cette histoire ne fit pas exception.

Pour quelque argent, un voisin compréhensif, familier du travail au noir, embauche le jeune homme. Le tracteur se renverse. Il est choqué, sans blessure apparente. Quelques heures après, il meurt d’une embolie cérébrale, suite à un traumatisme crânien.

La différence entre un accident du travail, dans un emploi non déclaré, et une embolie cérébrale chez un homme alcoolisé, en mauvaise santé, saute aux yeux du voisin si aimable. Le premier maillon du mystère se forge là.

Mère tout court est pétrifiée, entre douleur et soulagement, mère grand blessée terriblement. L’enfant est innocente, ne disons bien sûr rien qui puisse la choquer. La clandestinité s’installe et le deuxième maillon est scellé. Mère grand n’est pas du genre à s’effondrer longtemps. Elle va se battre pour essayer de savoir ce qui s’est passé et aussi obtenir la garde de l’enfant, trace de son fils, presque son bien en quelque sorte, porté par hasard par une étrangère, une femme qui le perdit.

L’image de son fils mort lui a été volée, par hasard ou par mesquinerie, par règle administrative ou par habitude de croquemort : le cercueil cloué avant qu’elle puisse voir sa dépouille ! Un mystère de plus rejoint les autres. Si l’on me cache quelque chose, c’est qu’il y a quelque chose à dissimuler…

Les éléments sont en place. Le harcèlement des uns et des autres va commencer. Les juges, la police, le médecin-légiste, la gendarmerie vont subir les assauts de mère grand, qui fait survivre son fils dans la quête procédurière. Les instances se lassent vite d’un dossier banal, malgré les efforts de mère grand pour leur donner des éléments nouveaux et sensationnels, plus dignes de romans policiers que d’un dossier d’accident triste mais banal. Cette attitude des interlocuteurs deviennent à leur tour une preuve d’un complot visant à cacher…Quoi au juste ? Un règlement de compte au sein d’une secte ? Un mauvais deal entre trafiquants, une dette à recouvrer qui aurait mal tourné, un coup fourré de services spéciaux ? De plus un cambriolage deux jours avant le décès accréditerait la version criminelle de l’affaire, à coup sûr ? Ou bien s’agirait-il de récupération d’objets personnels dans le cadre d’un couple qui est en train de se séparer dans la difficulté, intrusion toute relative, non assumée par la suite, au vu des évènements…

Les faits se lient suivant la manière de les lire.

L’enfant est un enjeu clair et net. La bataille et terrible. Chacun pleure et se tord les mains. La gamine passe au travers, imprimant tout sans rien montrer. Les avocats s’agitent, les courriers s’accumulent.

La mort est passée, chacun essaie de se reconstruire une histoire. Un futur pour mère tout court, avec des vides et des angoisses, des tendresses et des regrets aussi. Une adolescence pour l’enfant qui a grandi. Un roman complexe et dur, persécutoire anime la vie de mère grand. Elle assouplit un peu les choses en les enterrant dans un silence épais, avec des résurgences violentes qu’elle assène parfois à l’enfant qui a grandi. Ces parcelles lui claquent le visage comme des gifles, adressées dans des crises, échos des violences faites sans doute à ce fils meurtri depuis toujours, écho d’autres violences plus anciennes, enfouies et indigestes. Les faits sont balancés sans jamais montrer une preuve, un courrier, une attestation, un acte de justice, rien de palpable. Il faut rester dans le flou pour que le mystère perdure et que la passion reste active, brûlante comme une gorgée d’alcool.

Mère grand veille au grain. Elle exige et elle règle tout: les tenues et les cheveux, les études et les goûts, l’indépendance et la sexualité de l’enfant devenue une jeune femme. Elle se laisse parfois aller à écouter aux portes, ne peut résister à la tentation de l’intrusion, à celle de savoir ce qui se cache derrière le téléphone, le courrier qui arrive et qui n’est pas pour elle… Ce qui se cache cache forcément quelque chose….

La jeune femme remonte l’histoire banale de cette aventure, soupèse les souvenirs, interroge les anciens témoins, peu enclins à soulever les couvercles. Elle recherche, trie et vérifie, fouille aux archives, rêve longuement en pensant à ces années traversées, entre dentelle et organdi, comme dans un roman de la comtesse de Ségur, version post soixante huitarde.

Mère grand a un dossier, gros et épais, mystérieux bien sûr et bourré de preuves. La jeune femme finit par tomber dessus, mère grand étant hospitalisé pour une rage de dents. Il n’y a rien dedans hormis un rapport de médecin légiste, des doubles de toutes les plaintes déposées, des reçus, des projets de mémoires d’avocats jamais déposés… Elle est presque déçue et remet le dossier à sa place.

Elle téléphone. Sa mère lui répond qu’elle était inquiète de ne pas avoir de nouvelles depuis huit jours.

«Je pars en Malaisie pour un an, je t’aime et je vais t’écrire plein d’histoires nouvelles»

Mère tout court n’a jamais entendu sa fille parler avec ce ton. Mère grand, de retour de la clinique, avec des bajoues de Mamamouchi, entend sa petite fille lui dire en quelques phrases qu’elle part dans une semaine, avec un ami photographe, qu’elle a lu tout le dossier sur son père, rencontré tous les témoins de cette époque, fouillé les archives, vu les avocats, qu’elle est contente d’avoir eu enfin les informations qu’elle cherchait depuis vingt ans…Elle la câline en lui disant qu’elle ne lui en veut pas d’avoir fait tant de mystères si longtemps. Chacun cherche son chat!

 

Rabbit est en forme ce matin. Il rencontre le Directeur de la production pour discuter d’une bonne nouvelle : le film est pré-acheté par la huitième chaîne, investisseur supplémentaire qui va permettre de rallonger le tournage de deux semaines. Alo Van de Built, de la compagnie Universelle de Cinéma Européen, est un type charmant, mélange de carnassier redoutable et de géant paisible. Jeune directeur de production, il m’avait contacté dès réception des projets que j’avais écrits sur ce thème du secret dans les mystères familiaux. Je lui avais simplement demandé de ne pas divulguer mon identité à qui que ce soit.

Léa savait bien sûr, mais ni Rol ni Rabbit ni aucun autre ne pouvaient être au courant. J’étais là comme un stagiaire de passage, même pas capable d’apporter correctement des cafés pendant les pauses.

La deuxième semaine, Rabbit avait eu l’air songeur lorsque je lui fis remarquer que le personnage que jouait Rol devait être aussi une victime de sa mère et jouer comme si elle était sans cesse sur le plateau, à le surveiller, le jauger. Rol avait bien apprécié cette indication, Rabbit avait grommelé un juron irlandais.

 

Léa ne m’a plus jamais parlé de ce film. Nous nous voyons toujours, de temps en temps. Je ne suis plus flic, je vis de ce que j’écris, pour le cinéma, la télévision, l’édition populaire de roman historiques. Elle vit sa vie, loin de la mienne, et nos liens sont restés importants, intimes et élastiques. Nous sommes amis d’amour. C’est bien, c’est doux, c’est dur parfois.

Le ciel ce soir a des reflets d’argent qui retombe au sol et réjouit le monde. Je regarde mes yeux qui ne vieilliront pas en pensant à ses mains posés dedans les miennes. Un peu du bonheur du monde en deux images, deux temps, deux ralentis. Du temps perdu qui ne reviendra pas.

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