LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et motsletratag86@gmail.com

Fait divers ?

Attendre et se rouler, en boule saoule. Se cacher le long des rues, hors regard des patrouilles. Poser sa main sur le sol chaud, sur la crasse vernie d’un goudron bien lissé. Se dire que ce liquide durci a laissé des bulles infimes, quelques traces de son état liquide, ondulation figée, vague saisie contre le canal de fonte qui monte vers les toits.
Ce sol est familier à l’excès, parfois modifié le matin après le passage des balayeuses.

 

Il n’en sait pas plus sur ce ballet qui le fait sortir à toute vitesse de son alcôve, avec son sac et ses poches publicitaire, Moïse sauvant le petit peuple de trésors dérisoires qu’il tente chaque jour de préserver de l’eau, du vol.
Il attendra que l’air, tiède ce matin, sèche son coin, sa résidence, son pays de trottoir et d’entrée de parking. Il posera devant lui pancarte et boîte à sous, en amorçant de quelques pièces sa récolte de la journée. Il a compris qu’une sébile vide ne renvoyait pas le passant à une générosité précédente et qu’il passait son chemin sans se sentir coupable. Il devient un grand observateur de ses congénères. Il dessinait sans cesse.
Quelques passants déjà, un chien aussi, qui vient renifler cet animal assis contre un mur et qui devrait servir à pisser, pas à attendre.
Les chiens sont parfois étonnés des murs humaines.
Il somnole un peu, épuisé par ces heures de la nuit, seul, par séquences brèves, avec les bruits, les silences et les frôlements de chats, des rongeurs affairés que la ville ignore mais qu’il connait si bien.
Le marché va animer son regard que la bière du matin a déjà obstrué. Puis les pièces seront changées en kébab bien gras et chaud, en provisions liquides, en tabac. Il restera jusqu’au milieu de l’après-midi, moment des poubelles, lorsque le commerçant d’à côté, un type gentil, lui demandera de se pousser pour empiler des cartons pleins de cartons pliés, juste à l’endroit qu’il occupe avec soin. Il se lèvera pour partir vers la rivière et le grand banc sous le saule. Lorsque la benne passera près du pont, il pourra remonter vers sa résidence et attendre à nouveau, posé là, plus discret qu’un sac de détritus, invisible.
Quelques jeunes lui refileront des cigarettes, quelques pièces assureront deux paninis chauds et du vin blanc pour la nuit. Elle viendra sans sommeil, coupée de rêves brefs et durs, entre peurs et envies de crier, sans mots, gorge vide, bouche éteinte.
Par la fenêtre ouverte à l’étage, en face de lui, un téléviseur diffuse les propos fermes et
compatissants d’un énarque spécialisé dans la misère et les sans abris. Il ne dit rien, main serrée sur le goulot, admirant les reflets d’un néon sur le cuir poli du goudron lissé, juste devant la pharmacie.
Un pachyderme tranquille affleure.
Il se réveillera peut-être un jour et lui sera son ami, le seul à l’avoir reconnu avant tout le monde.
Le vin est doux, l’ivresse calme, le regard bascule. Tout coule.
« Un SDF a été retrouvé mort ce matin par les services de nettoyage du quartier piétonnier.
Les premiers éléments de l’enquête font penser à un malaise cardiaque dû à l’alcool, fléau qui touche particulièrement ces populations. »
Je suis allé m’asseoir à l’exacte place qu’il occupait. De là on ne voit que les pieds des passants et le ciel entre deux toits. Le goudron est sale, défoncé par les marteaux piqueurs d’une équipe qui raccorde des canalisations de la rue vers les maisons. Les poubelles sont déposées plus loin. Sur un rebord de pierre j’ai récupéré une canette de bière, lacérée au canif, transformée en une espèce de lampe tempête, pleine de cire fondue. Dans la cire, des empreintes de doigts, des parties lisses et douces, cent fois frottées.

Le SDF et son modèle

Je ne sais rien de lui, juste qu’il aimait peut-être comme moi s’émerveiller des détails, des reflets, des broutilles. Nos reflets, ceux de nos rêves à demi.

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