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Francis PONGE Chuck BERRY et le pot de miel

 

« Il n’est pas tragique de ne pas pouvoir expliquer le monde…Ce qui seulement est tragique, c’est de constater que l’homme se rend malheureux à ce propos » Francis PONGE

Chercher à décoller une étiquette sur un pot de miel. Le pot est beau, gravé d’alvéoles.
Le ongles s’acharnent  Le papier n’en finit pas de faire de minuscules rouleaux de pâte collante que le filet d’eau chaude ne fait pas fuir. Colle vicieuse, intention malsaine du fabricant ? J’ai la haine qui monte mais je tiens à ce pot ! Comment dire plus finement ?
Je me regarde regarder ce pot de verre sans valeur marchande, au seuil de la poubelle ou de l’exploit si je trouve le produit qui dissoudra les traces sur l’arrondi granuleux et parfait qui se défend de mes grattages.
Cela semble simple comme un morceau de Chuck Berry, où le rock semble évident et agite nos croupions insensiblement sur une base mélodique d’une simplicité rare. Quatre cinq accords maximum.
Et pourtant, comme l’étiquette, le détail tue. J’écoute le même tube chanté par un autre musicien, deux puis cinq : Johnny be Good ne rebondit pas, mon cul reste immobile.
Une fraction infime de seconde manque ou se rajoute. Les notes sont toutes jouées, le métronome contrôle les cadences, rien n’y fait : nous sommes dimanche et le vieux rocker est toujours vivant,
Étrange d’écrire à son sujet alors que j’étais parti sur Ponge et des écrits définitifs à propos des pots de miel à recycler.
Car je recycle, pour aller au ciel et être un bon crétin qui se plie à la mode du temps. Se regarder avant dans ses comportements ordinaires individuels … In Pittsburg PA…all the cats wanna dancing….au lieu de savoir qu’une seule usine de la firme machin chose pollue plus qu’une ville de trois millions d’individus…Frisco bay …sweet little sixteen.
Je gratte donc mon pot de miel vide pour le remplir à nouveau. Je ferai vingt kilometres pour acheter un très gros pot et le soutirer dans de petits pots analogues.
Cela frise la bonne action. Comme d’aller à la déchetterie pour trente kilos de saloperies à virer multiplié par des centaines de voitures. « La conscience progresse » disent les organes de propagande du conseil général.
Oh Maybellene, why can’t you be true? You’ve started back doing the things you used to do.
Je me sens en train de tenter d’expliquer l’inexplicable d’un monde qui tourne cubique et cogne à chaque tour d’essieu en faisant un boucan d’enfer. Ponge réveille moi je ne t’ennuierai pas. Promis, le tragique je m’en fous un peu.
Par contre tu pourras m’aider pour enlever les résidus de colle sur le bocal et comprendre pourquoi Chuck Berry est inimitable malgré la qualité des interprètes qui tentent de l’imiter.
La musique est pas terrible, la voix mal enregistrée, le piano un peu faux, la guitare juste ce qu’il faut en retard, et jamais de la même manière. Chuck Berry est chez lui entre les syncopes et les reprises de refrain par une batterie et un piano en décalage aussi savant qu’instinctif.
Caroll est un exemple de plus. Voix et guitare légèrement électrifiée se répondent dans une intimité relative.
Les solos sont calés pour décider de tout. Cela semble partir dans les coins comme après des tournées de bières et de vin dans les répétitions ou les concerts trop longs où les vapeurs de cigarettes et d’alcool dansent ensemble.
Les mots de Ponge sont simples, ceux de Freud, de Gogol aussi, Kundera n’invente pas les mots qu’il tricote. Ces gens là n’ont pas eu de problèmes de conscience à propos des étiquettes de pots de miel et de la déception d’entendre de bons musiciens tenter de refaire ce que Chuck Berry faisait comme on respire.
Charlotte Delbo parle évoque témoigne de sa survie à travers le cauchemar de le déportation. Birkenhau Auschwitz Ravensbrück etc. De son retour impensable aussi, si difficile à survivre.
Je pense qu’elle aurait senti l’importance de sauvegarder un petit trésor de verre gravé comme un négatif de ruche. Elle décrit et représente en quelques ouvrages le détail interne de la saloperie absolue des camps, de la déportation, des lâchetés et des merveilles humaines aussi. Elle ne semble jamais se plaindre, ne cherchant pas à expliquer le monde, les mondes mais se concentrant pour survivre, avec les siens, les siennes qui étaient devenus sa famille, sa vie de survie, dans le froid et le dénuement, la faim et la crasse, la violence, la mort qui rôde, vite familière.

Mon propos décousu sauterait de l’âne au coq en passant par la limace. Peut-être pas. Les goûts du vertige aident à sauter dans le vide, de se frotter aux gouffres, sans mourir, juste pour dire non et désobéir à la marche du temps, contourner les cactus.

Ecouter Chuck Berry et sentir ces vibrations, ces retenues parfois et cette vie glissée partout me rapproche aussi de ces récits terribles de vies extrêmes de Charlotte Delbo. Son nom même me rapproche de la moitié de ma famille maternelle. Le souci de sauver mon pot de miel de la benne à verre est d’une puérilité définitive, étant à la fois un point d’ancrage valide dans les flous qui nous entourent souvent.
Retour à Ponge
« A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie. » Francis Ponge : Le Parti pris des choses, 1942

Écrire est peut-être simplement une manière de respirer, après avoir retenu son souffle face aux suspenses de la vie.

Lire sans hésiter textes récits et poèmes « Aucun de nous ne reviendra » Auschwitz et après II III « Une connaissance inutile » suivi de « Mesure de nos jours » collection « double » éditions de Minuit, entre autres livres qu’elle publia à partir de 1961. Elle a quitté la vie en 1985.

«  Alors vous saurez qu’il ne faut pas parler avec la mort c’est une connaissance inutile »
C. Delbo

Charlotte DELBO a combattu espéré resisté et écrit

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