LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et mots

Saluts croisés, distants

Digression à partir de bonjours croisés en silence.

Une grotte de Raymond


Prendre et fabriquer des souvenirs brique à brique et construire des digues, contrer ce mascaret, détourner son flot. A peine six heures pour ce faire.
Écrire les manqués qui nous hantent -nous nous manquons sans cesse-, les réduire en lignes au fond d’un livre, imprimés, sagement rangés en mots, insectes au garde à nous, obéissants et soumis à nos lectures à voix basse.
A peine une vie pour les traquer, les réduire, les enduire d’oubli et de poussières fragiles aux vents.
Retrouver les gestes et les regards, les peau à peau qui brûlaient nos nuits depuis le fond des années, les ranger dans du papier de soie au fond de malles de métal.
Il faudra construire une pyramide immense pour les archiver.
A peine un siècle suffira.
J’en suis là à me dire que bloquer l’horloge avec une boule de papier froissé ne sert plus. J’ai cru te tenir en vie dans ce silence des balanciers mais en vain. Le temps se fout des machines qui tentent de le compter. Il s’infiltre et fuit tout récipient, par des issues improbables, espaces des humeurs et de la lumière.
Regarder comme un jeu mes efforts d’insecte agité de certitudes et voir enfin que tout garder ne peut pas être, sauf dans un rêve, une musique, un chant. Nous chantions Poulenc, Caldara et Bach, Yacoub et Ferré. Et d’autres musiques de YoYo Ma sur les routes de la soie.
J’ai rêvé cette nuit bloquant tant et tant en une fraction de seconde. C’est donc possible de gagner sur le temps !
Je t’ai rêvée un autre jour, passante inconnue arrivant dans un village et demandant au touriste attablé que j’étais, à la terrasse ensoleillée d’un bistrot, où tu pourrais trouver un endroit tranquille pour pleurer un peu, te soulager. Je t’indiquais un lavoir en bord de rivière et je restais avec tes deux filles à papoter et boire des jus de toutes les couleurs en dévorant une pile de macarons très fins.
Tu revenais détendue, les yeux un peu rouges et tu faisais semblant de nous engueuler car on avait tout mangé. M lisait le journal, à la recherche d’un résumé de film qu’elle ne trouvait pas et râlait contre ce journal de province vide d’infos. P récoltait d’un bout de doigt sucé des miettes de gâteau dans la grande coupelle, pour que ce goût continue dans sa bouche assurait-elle.
Je voulais aller te chercher d’autres macarons mais tu n’en voulais pas, me plantant là sans trop dire pourquoi ton humeur acide agressait un inconnu assez aimable.
« Mais je te connais bien » m’assurais tu avec ton sourire délicat à bouche basculée.
Je me réveillais, à l’ombre d’un arbre sur la place du village, rêve dans le rêve. Il n’y avait plus rien qu’un silence poisseux d’une après-midi de juillet, dans ce petit bourg gris et sale que le soleil avait du mal à repeindre. J’ai cherché partout, y compris sur la terrasse du café. Rien, pas une trace même pas de chaussure dans la poussière.
P avait gratté pourtant compulsivement la terre battue, juste à côté de moi, suscitant les réflexions de sa sœur et soulevant des écharpes de poussière. Je trouvais cela joli mais plus une seule trace, comme d’un événement effacé de l’histoire du monde. De notre monde, du mien, enfariné et flou entre l’air enfumé de chaleur et le parfum de ta voix.
Bencini et son Ave Maria rôdait dans ma tête tranquillement, et les reprises se combinaient parfaitement entre la soprano et le ténor. Nous avons souri ensemble à la dernière mesure, corps relâchés, hors du temps.
Ah ! le temps ! Haletant ! Pas le temps ?
Les mots se jouent de l’horloge, de la mort et des tristesses sans musiques.
J’écoute une millième fois les Ten Years after à WOODSTOCK chanter « I’m going Home ».
Preuve est faite que certains musiciens peuvent épater les dieux et les horlogers de tout poil.
Ma vie arrive à se constituer en souvenirs, bloquant ainsi le temps, tant que je puis les fabriquer.
I’m always going Home ! Dont’think twice it’s all right !
Son regard doux pétille en dedans.

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