LE FABRICAUTEUR Ici habite un marchand d'histoires entre images et mots

les mots s’évadent ?

Je secouais près de mon visage ce vieux calendrier publicitaire, prêt à tout pour avoir un peu d’air. Cette fin juillet était trop chaude et le paysage charentais ne cadrait pas avec ce ciel blanc et sulfureux, cette torpeur qui ralentissait les bêtes et les gens.

Le déplacement de l’air me donnait une impression de fraîcheur, comme ces longues goulées d’eau glacée qui brûlaient la gorge. Je n’avais rien à faire qu’attendre. Le ciel vide et plat crachait ses braises invisibles. Je ruisselais.

Le même mouvement m’étant devenu pénible, je changeai de main.

un peu tête en l'air ?

un peu tête en l'air ?

Je n’avais pas vu que l’envers du calendrier était vierge, sans ces images désuètes habituellement placées là pour vanter, jolie fille à la clé, une gamme de tractopelles.

Les yeux fermés je profitais du silence et de ce petit courant d’air. J’avais presque chaud de faire ce geste qui me procurait un bénéfice à peine équivalent.

Malgré mes paupières closes, la lumière passait.Je voyais un halo orangé au travers de la peau, témoignant de la luminosité sans faille du ciel.

Soudain une ombre est passée, lentement troublant ma perception. Ouvrant les yeux aussitôt, je ne vis rien. Un oiseau courageux peut-être ?

A nouveau le phénomène reprit. J’aperçus comme une ombre au dessus de moi mais l’accommodation nécessaire à chaque réouverture des yeux ne me permit pas de vérifier. Je restai donc vigilant, yeux mi-clos. Le guetteur ! j’allais sans doute surprendre une pie ou un merle, voire un écureuil familier.

Un ruban large comme une écharpe se déroulait au large des frondaisons, en plein soleil, entre la lumière et moi. Il flottait dans l’air calme presque à plat, translucide et piqueté de petits motifs noirs. Je m’assis pour mieux regarder ce phénomène, pensant à un essaim d’insectes, de ces stupides éphémères qui vrombissent souvent au dessus des flaques d’eau, dans un rayon de lumière.

Sur la terre poudreuse et foncée, dont l’herbe rare avait été pulvérisée par la chaleur, l’ombre de ce ruban était bien distincte, avec des motifs réguliers. Me levant pour me rendre compte de près je pus lire à même le sol l’amorce d’un texte étrange et fin.

J’en ai fait le relevé. Et le ruban a plané plus loin, jusqu’à disparaître derrière une haie de noisetiers.

 » Partis d’ailleurs, collés sans rime ni raison, nous avons échappé au sort commun, abandonné un papier glacé et un texte affligeant. Nous manifestons ainsi notre indépendance, la liberté pour les lettres et les mots de s’allier comme ils le souhaitent et de ne pas subir sans issue possible la condamnation à finir sur un prospectus publicitaire, un calendrier crétin… »

Le texte continuait un peu.

 

Retournant près de mon campement, je regardais avec un intérêt soudain le calendrier éventail. Il était vierge de tous ses caractères d’imprimerie. Seules les photos des engins et de la fille étaient encore là. Les lettres des marques figurant sur les flancs des machines étaient absentes

 

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